La nature des choses
extraits de Codex, Flammarion, 2001

Jean-Paul Auxeméry
   


La nature des choses

Cette voix parlant clair
va fouiller l’obscur de l’obscur.


Récitation, mémoire – & défaite & certitude.

Concède:
Nous devrons suivre des chemins hors des cartes,
faire provision de fleurs sans nom dans les herbiers
puis ayant croisé d’autres voyageurs essentiels,
mesurer l’ivresse comme l’inquiétude
& les ferveurs de ces peuples de masques
& les sévérités de l’abîme là-dedans.


Quand nos muscles se ressentent déjà de l’étape à venir,
qui pourrait nous combler, quand le repos deviendrait-il
perfection, & ces désirs recevraient-ils juste façon,
& quand aurions-nous fini le lent, le long travail–
quand enfin serions-nous accomplis, & perdus?

– Impatience du plongeur de Paestum, entre ciel & œil
d’eau turquoise, absorbant tout le bleu de ce ciel blanc,
avec cet arbre nu dans ce paysage de marbre: humain, fini.

Là, notre pacte    unique servitude

Traitons en termes lumineux
de routes conduisant de l’origine
vers l’insouci, le fond du lac

& puisses-tu, mon autre-moi,
boire à la coupe que je tends,
véridique amertume
de nos jours & nos travaux.

Sable nous-mêmes, sable avalant cet œil d’eau,
ce reflet de ciel blanc, cette lacune, toi & moi.
Nous – si lourds, entre envol
& naufrage, ivres & inconscients.

Tomber ainsi, dans le miroir, lire & relire
ce texte qui s’efface, prise fuyante aux mémorants.

Ivresse des départs vers l’oasis dans le matin des mondes nus,
intelligence de l’horizon, où descend se fondre le soleil.

***

ce rayon…

ce rayon qui est intensité & comme toi

sous diverses allures en divers lieux allant

semblablement distinct de ce qui lumière
te fait accueil fait marque te calque
distinctement semblable à ce qui t’a séduit

comme

cette pierre parfaitement ronde & sans fin comme
sans autre origine que l’élément dont elle est composée

cette pierre sans beauté mais de structure solide bloc

de sens nu informe formée fondation
là sans pareille

ou cette fleur ou cet arbre rien

& tous ces traits inscrits sur la plaque sensible

exemplaire ce rayon te traverse toi

cette fleur ou cette pierre là

Qui es-tu sinon l’empreinte cicatrice & trace

***


Ainsi marcher s’en aller…

ainsi marcher s’en aller vers sa propre disparition
ainsi aussi se rencontrer régler des points d’attache

& sondant creuser son visage & suivant cette ligne
où se fixent les figures qui distraient,
séduisent & disposent, & qui fixent

faire rendre ce qui du réel gît dessous,
s’accorder

se donner matière étoffe, & libre

de tenir sa vie comme sa mort

entre les jambes du compas, sur toute

la portée, lire écrire épuiser

le paysage mélodie s’étendre

dans la chambre tournée au couchant

& la voix des vivants repose sur cette fondation

parole phréatique
de ceux qui ayant dessiné
le contour de notre voix
& la portée de notre voix
& le paysage où elle porte
nous lisent d’en dessous
nous découvrent étoffent
trament
 &
  effacent

figures faces inverses notes échos de soi venus d’avant
soi-même images de soi-même étrangères essentielles

disparitions d’avant toute disparition figures aimantées
sur la ligne la portée les amers du paysage où marcher

***

et si les yeux ouverts…

et si les yeux ouverts marcher c’était
transcrire transporter transformer

si c’était suivre cette ligne
qui mène de toi-même à toi seul
identique à ce qui fut
semblable à ce qui sera
& advient

& pas si mal ressemblant
au bout du compte, si c’était

n’être que cette vérité-là:
naître incertain,
mourir conforté
de ce qui passant
détruit, passé
construit, si

c’était regarder dans
le tain du miroir
jusqu’au bris du miroir:

mots vides de calcul,
habités de soupçons

reflet toi ou toi ou
toi d’un réel fluide & transparent
reflet, figure
simplifiée, transfiguration, trans-
parence même – ainsi:

si j’étais géomètre, dirais-tu
ou arpenteur,
oui:
toute mesure étant superposable,
toute équation résolue,
& tous les lieux investis –

si donc j’avais endossé
l’habit – celui de qui
je fus toi, ou lui

oui, si c’était changer
ainsi le train des choses, l’ordre
des mots, l’épaisseur, la substance
des actes qui composent, mettent
en balance, justifient
& disposent

oui, ne plus me
connaître moi

qu’ailleurs
étant d’ici

que là, étant
déjà parti
à la rencontre
de qui attend, celui-

ci sur ce pont, sous ce pont
au pied de ce rempart, dans le courant
du fleuve, le regard qui suit ou
devance le courant, dans l’immobile
instant qui devance
ou bien être
assis à cette table & regardant la lumière
accoucher sur cette feuille d’un corps de phrases
sitôt écrites qu’en allées vers l’effacement: formes

des formes insensées qui font sens, si c’était

***

es-tu…

es-tu – es-tu l’autre – es-tu
l’autre de l’autre?
– le reflet, le reflux
de toi-même en toi-même?

es-tu cette perdition d’être

& la voix d’ombre
est-elle – est-elle elle-même ailée –

aile d’air battu par une langue
non-apprise – es-tu la voix?

es-tu l’autre forme de moi, forme inversée
de mon visage – tout absence?

Comme tes mots me mangent, comme tu te perds
là-dedans, comme dedans c’est ce qui ronge

et c’est ce qui assimile – traque
achevée, le fauve s’assimile
le corps mort de son désir,

& donc où est le mort, le corps mort du dedans

et le visage de l’absence

sous la face du vivant
qui mange, qui s’assimile

le corps mort de son désir?

– Mort très vivant qui mange,
es-tu, toi, l’autre de l’autre,
ce mort qui mange sa propre vie?

es-tu son dernier mot, sa sentence même?

n’es-tu que ce ventre qui parle,
qui s’apaise en se déchirant?

es-tu – es-tu vraiment
l’autre de l’autre qui me mange
et me rend semblable à ce qui me désire,

à ce qui me renverse,

à ce qui me disperse:

aile de vent
dans le théâtre d’ombres.

Vivant dans le cercle,

être familier des ombres
et du débat des ombres avec les ombres,

participer du fond du cercle
à la danse des ombres, être

surface vive sous son propre visage,
apposée à sa face d’ombre,

être la troisième personne,
celle qui décline et se tait,

celle qui regarde les ombres bavarder

et ne plus se voir

et n’être plus l’autre de l’autre,
ne plus être que l’interrogation.

– N’être plus cette déperdition.

Redevenir désir, avant – repartir en chasse.

Sous le couvert, avant le dépècement.
Avant le bavardage, avant la danse d’ombres.

 
 
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