Passages & ascensions

extrait de Retour à l'évidence, carnet de route au Québec

Thierry-Pierre

   



Parti très tôt ce matin…

Il fait froid sur la passerelle du bateau-passe, entre Baie-Cormeau et Matane. Une brume bleutée flotte sur le Saint-Laurent. Des mouettes criardes tourbillonnent dans le sillage du bateau. Le moteur, l'eau le long de la coque et ces mouettes composent la musique de mon départ. Le reste n'est que silence et brouillard. Embarcation fantomatique et opiniâtre. Notre traversée pourrait être celle de n'importe quel estuaire, de n'importe quel bras d'océan entre deux îles, n'importe où sur la planète. Nous passons toujours d'une rive à l'autre.

S'avisant peut être que je lui ressemble, un grand barbu vient vers moi et, tout de go, me propose de partager un joint. Bien qu'un peu surpris par une offre aussi directe, j'accepte volontiers. Et, tout en fumant notre marijuana, accoudés au bastingage, nous nous mettons à déviser. Il m'explique qu'il habite à Sept-Iles, sur la côte Nord, «un coin perdu où il ne se passe rien, un vrai désert», et qu'il ira vivre à Québec l'an prochain. Une de ses activités favorites consiste à partir, chaque automne, avec des amis dans le Labrador, pour chasser l'orignal. Il me confie encore qu'il ne se contente pas seulement de marijuana, mais qu'il est «ouvert à toutes les expériences», qu'il a «goûté à tout» et qu'il est un grand amateur de LSD; je décline une offre d'envoi de timbres d'acide «où et quand tu le désires». Enfin, renseignement précieux, il me laisse l'adresse de deux de ses cousines, qui «demeurent à Montréal et sont diablement jolies». Merci, mon vieux, trop aimable…

Je quitte à Matane mon prévenant et fanfaron compagnon, et prends la route 132 qui longe la côte septentrionale de la Gaspésie, direction Cap Gaspé, mon intention étant d'effectuer le tour de la péninsule. Le «pouce» ne marche pas très bien ici: à la tombée du soir je n'ai progressé que d'environ quatre-vingt kilomètres. Je plante ma tente sur la grève, devant un village de pêcheurs nommé Sainte-Anne-des-Monts. J'allume un feu et m'assieds face à la mer (ici le fleuve est déjà la mer). Puis je me prépare un bon repas, frugal mais qui prend des allures de festin. C'est la fête! La fête solitaire. Le craquement du feu, le clapotis de l'eau sur les galets, plus loin le chant de la mer…

Les étoiles apparaissent une à une dans le ciel. On dirait que là-haut, dans le vaste château, un majordome parcourt chaque pièce l'une après l'autre et fait jaillir la lumière des lustres de cristal. C'est la fête aussi au château! Et moi je suis là, assis sur la plage au pied du château, et je regarde, émerveillé, les fenêtres illuminer la nuit.

Mon compagnon du bateau m'a laissé un peu de marijuana. C'est du columbian gold, très agréable, dont l'effet est progressif: tu montes un étage après l'autre, jusqu'au faîte du bien-être. Alors le majordome abaisse le pont-levis, je m'engage en dansant dans le grand escalier d'apparât et grimpe au sommet du château…

L'étape du lendemain compte encore une cinquantaine de kilomètres jusque Mont-Saint-Pierre où je m'arrête (il est midi et j'ai faim) et pose mon sac dans un hôtel de bois blanc. Le vent fait battre les portes et le sable s'engouffre dans l'hôtel, s'incruste dans les jointures des planches. Repas près d'une fenêtre donnant sur le large. Je m'offre une bouteille de vin. Le vent souffle sous le châssis.

le vent seul peut apaiser ma soif

L'après-midi, ascension du Mont-Saint-Pierre, six cent mètres d'un jet au-dessus de la mer et panorama magnifique au sommet (une pensée pour André Breton, qui écrivit Arcane 17 depuis ces mêmes hauteurs où je me trouve)
la mer à droite et la succession des monts Chics-Chocs autour de la verte vallée qui s'enfonce
longue méditation dans le soleil et le vent, au sommet de la montagne

écris quelques haïkus:

chair rouge du soleil
derrière le voile
de mes paupières

si tu parviens
au sommet de la montagne
continue de monter *

redescendre
de la montagne ensoleillée
vers la vallée de l'ombre

* Cet haïku correspond à un koan zen célèbre

 

 

 
 
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