Vers les hauteurs
Balade-rencontre dans les alpes bernoises
(Schwarzsee, mai 2002)

 


Wir haben [ein Wind] des Süd-Nord
(Alban Berg, Wozzek)

Alain Bernaud, écrivain, nous avait sollicités pour un séjour en Suisse, séjour prévu de marches et de rencontres…
À plusieurs nous répondons, ayant pour la plupart rencontré l’homme en Allemagne, chez son ami Laurent Margantin, de l’Atelier des deux rives.
Rendez-vous pris, coquet chalet loué par les bons soins d’Alain, dans la région de Fribourg, plus exactement à côté d’un petit lac nommé Schwarzsee (ce que nous interprétons immédiatement, faux linguistes que nous sommes, comme « mer noire »; de nombreux débats, encore en cours, s’ensuivront sur la « maritimité » des alpes suisses…).
Arrivées séparées, balades préliminaires autour du dit lac, retrouvailles ; il semble qu’il soit déjà question d’une certaine typicité suisse, en l’occurrence d’une fondue savoyarde arrosée de bouteilles d’un vin de pays, de cépage Chasselas (certifié «jovial» sur la contre-étiquette).
Le lendemain, nous décidons de frapper fort dès le départ en nous attaquant au Kaiseregg, sommet avoisinant les 2100 m. – nous sommes au mieux à 1100 m. Le temps est couvert mais lumineux.

Très vite le souffle change, va de pair avec l’augmentation de l’altitude, suit l’angle d’attaque de la montagne… Il y a comme un balancement, une équation entre ces paramètres et l’acuité des perceptions – ou la raréfaction des pensées.

Nous avançons vers Hürlisboden, foulons des prairies de crocus, puis voyons quelques soldanelles (ainsi nommées par leur étamine pointue comme une épée ; on les trouve parfois qui trouent une mince couche de neige fondante).
Plus loin nous contournons quelques dolines, sortes de dépression dans le terrain qui est signe de la présence d’un effondrement, d’un aven ou crevasse souterraine ; elles sont pleines de pierres érodées et friables.
Les dernières fermes d’alpage avant les neiges sont très anciennes, au toit couvert de bardeaux (tuiles de mélèze) fort endommagés par les années.

Sur l’une de ces fermes deux branches courbes entrecroisées et clouées sur le mur font comme un signe de conjuration ; nous nous interrogeons. Nous rejoignons la neige, ou l’altitude de la neige si l’on veut, et le cheminement devient plus lent, la neige nous arrêtant comme si l’on nageait.

Nous sommes, plus haut encore, près du col, souvent à trois ou quatre pattes (la bête à trois pattes – Œdipe! – on the rocks se dit-on). Un choucard à bec jaune au cri étonnant nous fait encore plus relever la tête. Deux marcheurs nous précèdent et conseillent de passer par les herbes en talus raide plutôt que de traverser une coulée.

 

Nous atteignons le sommet en ayant longuement étudié une voie possible, pour éviter de glisser ou se fatiguer inutilement. Le panorama est énorme, peut-être plus précis que s’il avait fait vraiment beau et donc embrumé. Reviennent le plaisir d’être arrivés au sommet mais surtout l’exaltation de voir l’autre versant, souvenirs des Alpes françaises ou de la Vanoise.
La descente s’impose maintenant.

En retraversant une coulée de neige sur le versant très abrupt, nous sentons que, comme le dit Dominique, «nous ne faisons pas là une chose anodine» pour le dire avec détachement… Bref nous risquons la chute!
Nous retombons sur l’autre versant avec son lac gelé et sa cartographie très nette.
Nous zigzaguons sous une légère pluie, faisant de larges bordées; la descente en montagne rend ivre plus que l’altitude… Nous sommes plus que jamais entre ciel et terre.
Pour le deuxième jour, nous obtenons en faveur un soleil radieux et décidons d’aller vers la Béra, dans les alpages, vers 1700 m. Le lac, avec ce temps, nous fait une composition de «calendrier suisse».
Pour en rajouter, les vaches jouent une symphonie de clarines dans les alpages: il est impossible désormais que nous nous soyons trompés de pays.
Sur la Voralpenroute au soleil avec un vent coulis, le contraste est total avec la journée couverte d’hier. Midi sonne aux cloches du village; c’est le mitan de la journée et nous sommes, par ailleurs, presque au sommet semble-t-il. Nous suivons une crête fine, qui donne par panoramique sur le Schwarzsee.
Passé un versant sur la crête, l’apparition des nuages nous pousse au silence: une masse de brume descend la vallée d’en face vers nous – on va tomber dans la bidouille. L’humidité, le froid remontent très vite; dans le même mouvement, les crocus et la neige réapparaissent et nous avons l’impression de revenir en arrière d’un jour, alors que le Kaiseregg et le Schwarzsee réapparaissent au travers des arbres, de l’autre côté de la vallée.

Ces nuages me font penser à ce que je lisais cette nuit (Le dit de Tian Yi de François Cheng)
Au fond, qui est-il, le nuage? D’où vient-il? Où va-t-il? Moi qui avait tout loisir de l’observer, je voyais que celui-ci naissait de la vallée sous forme de brumes, puis il montait vers les hauteurs jusqu’à ce qu’il atteigne le ciel où il pouvait voguer à son aise et prendre toutes les formes, au gré du temps, au gré du vent. De temps à autre, comme s’il n’oubliait pas son origine, il consentait à retomber sur la terre sous forme de pluie, accomplissant un parcours circulaire. Il était donc toujours quelque part mais n’était de nulle part. Qu’était-il alors? Rien. Mais il semblait que sans lui le ciel et la terre auraient été monotones.

Nous continuons vers le Schwyberg en dépassant cette fois-ci le véritable sommet. Sous la brume, des constructions, un périphérique: nous sommes réellement «en pleine porte de nulle part», dixit Dominique. Comme pour en témoigner nous tombons sur trois cyclistes totalement anachroniques à cette altitude («la Suisse est un pays sain»). Plus loin, nous bivouaquons sur une prairie descendante.
Plus loin, comble de la surprise, des éclats de tonnerre – un orage nous vient de la région de Gruyère. Nous décidons de redescendre à travers tout, dans un paysage de sphaigne beaucoup plus familier à nos yeux fagnards. Nous parlons d’Abruzzes, de Dolomites. L’orage a décidé de rester dans l’autre vallée; il ne fait plus que s’entendre.
Nous descendons dans un univers de mousse le long d’un torrent qui rejoint, croyons-nous, le Schwarzsee. Le champ s’élargit, nous suivons une falaise, traversons le torrent près d’une cascade, en descendant un chemin incroyablement abrupt.
Plus loin, nous rencontrons des zones de la forêt dont les arbres sont coupés, brûlés; c’est le relief des tempêtes de l’été 2000. Nous faisons le tour du lac pour revenir, et la fin de la promenade est saluée par la pluie. L’orage aura été aujourd’hui comme un chien qui gronde et crache mais n’attaque pas…
Au soir, nous regardons les photos de Marie-Claude White puis celles de Pascal en Allemagne (Moder).
Samedi matin, le crachin et surtout le brouillard reportent notre promenade; Pascal fait la lecture de ses haïkus sur Hölderlin. Pendant ce temps, des nappes de brouillard tombent vers la vallée.
L’après-midi, dans l’éclaircie, nous démarrons une promenade à partir du bas du lac, vers Brecca, sur un sentier repéré hier.
L’euphorie, comme depuis le début du séjour ici, revient dans la marche…
Nous rentrons dans un paysage de forêt extrêmement moussue.
Ceci est le pays dans lequel les arbres sortent des pierres; les arbres enracinés sur des rochers énormes retiennent une pente incroyable.

La brise se lève: ombres, fraîcheurs,
Purifiant pour moi vallons et forêts.
Elle fouille, près des gorges, la fumée de toits
Et frappe aux portes sur la cime embrumée;
Allant, venant, sans laisser de traces,
S’élève, s’apaise, comme mue par un désir;
Face au couchant, lac et montagne calmes:
Pour vous, la brise éveille le chant des pins.

Wang Po

J’écris dans les soubresauts de la marche, les hoquets du sentier, sans arrêter surtout. Les autres rient de me voir écrire sans cesse, comme par un besoin naturel. Avec le temps et l’altitude, chacun glane son chemin; les occasions de voir se démultiplient sous nos yeux.
Tendons, rotules, chevilles, rien n’y échappe. À quoi? Nos pieds raclent la pente.
Alors que nous parlons de champignons, par ce que je n’appelle plus hasard depuis longtemps, je déniche une jolie helvelle (très à propos) qui fait penser à une morille, mais moins crevassée; nous trouvons encore de jolis éclats de couleur de pézizes rouges, puis des monnaies-du-pape translucides au milieu d’une mousse qui recouvre tout.
Les cloches des vaches nous accompagnent d’un versant à l’autre; nous croyons nous rapprocher d’elles, nous ne les verrons cependant pas de toute la journée. Bon.

Nous sortons de ce tunnel de forêt; le brouillard et les nuages engloutissent le sommet du mont puis le révèlent, très vite, les périodes d’apparition et de disparition se succèdent. Nous jouons à fixer d’autres versants pour revenir et voir le paysage complètement masqué, ou découvert. Nous croyons deviner des reliefs adjacents dans les nuages qui le surplombent.

Étrangement, l’appareil photo n’a pas voulu impressionner cela, cette trace d’une autre montagne derrière la montagne – je garde cette brume en tête.

Un Y dans le chemin: nous décidons de rester à flanc de brouillard, quelques dizaines de mètres sous la nappe, poursuivant la vallée. Nous nous étirons.
Sur le chemin étrangement plat, deux chiens surgissent à fond de train, courent vers moi… et me dépassent, tout à la fête de se courser. Laisser rugir le tigre?
À un moment, la digestion, comme la pensée, s’arrêtent: on vise au vide.
Un vallon entaché de neige, un autre vallon ligné de terrassettes, nous allons doucement vers l’opaque: nous entrons dans le nuage.
Ces vallons se succèdent, se repoussent et nous allons de cul de sac en cul de sac, comme si la fin ne pouvait que se répéter de finisterre en finisterre.
Pourtant nous arrivons à un col qui redescend par un autre chemin vers le Schwarzsee; nous ne sommes pas certains de vouloir tout à coup tant de détermination. Un panneau indique, en allemand, «fin du chemin pédestre», ce qui nous laisse rêveurs et souriants. L’écho est très long; nous nous appelons de vallée en vallée.
Dans la descente nous attend une rencontre à l’aune de cette montagne magique, un «érable terrible» recouvert de mousse, aux bras démesurés, qui précède une sorte de monastère tibétain dans la brume.
Le paysage entier se délite de minute en minute; notre impermanence augmente.

Nous descendons à la vitesse de la brume qui, elle, remonte la montagne…
Pour conclure nous allons nous emplir de bruit et de vapeur d’eau à une haute cascade à côté du lac; c’est un nettoyage par le vide dont nous ressortons rassérénés, comme une étape nécessaire et finale.

Serge Paulus