LE SENS DE LA TERRE

Georges Amar

 

 

   


Lorsqu’il y a plusieurs années, j’ai lu, ou entendu Kenneth White dire que la géographie est plus intéressante que l’histoire, ça m’a à la fois laissé perplexe et mis la puce à l’oreille. Je dois avouer que je ne m’étais jusqu’alors beaucoup intéressé ni à l’histoire ni à la géographie, telles qu’on les enseigne à l’école en tout cas. En mathématiques on démontre des théorèmes, en physique on fait des expériences, en littérature et en philosophie on revit des élans du cœur et de l’esprit. Mais en «histoire-géo»?

Ce n’est qu’assez récemment que j’ai commencé à trouver une signification à la géographie, à entendre le géo sous la graphie. La Terre - comme si c’était la première fois que j’entendais ce mot-là!

Curieusement, c’est à Paris, et à un âge relativement avancé, que j’ai vu vraiment la terre pour la première fois. Je caricature un tout petit peu. C’était une époque où j’avais l’habitude de longues promenades sur les quais de la Seine, entrecoupées de haltes contemplatives sur ses ponts. Ce n’était nullement une rêverie. J’étudiais. Je n’étudiais pas la Seine, mais auprès d’elle, moi disciple, elle maître. Elle me parlait d’amont, d’aval et de saisons. Elle me montrait l’océan et me donnait des nouvelles d’Orient. Dans sa robe ensoleillée, elle était l’amante cosmique qui jouissait à pleins bords des pluies du printemps. Il y avait tant de ciel sur son corps. Elle visitait tant de pays et était là tout entière pour mes yeux. Visible, offerte. Je regardais son mouvement souverain qui m’enseignait la terre. Ce fut une belle saison d’étude amoureuse, d’initiation. Car la terre, sauf à n’y voir qu’une vaste exploitation agricole ou un parc de loisir, est comme un «mystère» auquel il faut être initié.

N’est-elle pas au cœur des déséquilibres de la «modernité», la perte du sentiment de la terre, de cette attitude faite de désir et de respect, de crainte, de curiosité et d’amour, qui s’exhale, par exemple, des moindres paroles ou textes des Indiens dAmérique? Nous autres, hommes modernes, il semble que nous soyons exilés hors de la terre, et la plupart du temps nous n’en avons même pas la nostalgie! Quel sombre dieu nous a maudit, que nous soyons à ce point devenus géamnésiques, géagnostiques, agélistes!

Je pense parfois au violent serment du psaume 137: «Si je t’oublie Jérusalem, que ma main droite m’oublie»... Sont-ce les vicissitudes de l’«Histoire» qui nous ont contraint à oublier que la terre promise, c’est la Terre elle-même? Si je t’oublie, ma Terre, ne serait-ce pas mon corps tout entier qui m’oubliera?

Ne sommes-nous pas déjà sur cette voie? N’avons-nous pas déjà commencé à perdre pied, à perdre corps, et avec le corps la multidimensionnalité de l’existence?

Il est positif de se rendre compte que nous avons, en partie au moins, perdu un «sens» - non pas un sixième sens, mais le tout premier: le sens de la terre.

Telle que je la comprends, la géopoétique vise au développement, à la régénération, à la jouissance de ce sens premier.

Il faut cependant se garder d’interprétations trop naïves. Si le sens de la terre est un sens premier, c’est à condition de retrouver une signification riche et complexe de la notion même de sens. Comment concevoir notre relation à la terre, notre manière de la connaître, de la sentir, de la vivre?

Notons la grande diversité des attitudes relatives à la terre que révèlent les termes de: géométrie, géographie, géologie, géomancie, géophysique, géopolitique, et il doit y en avoir quelques autres. Et pourtant toutes ces métries, graphies, logies, ne nous donnent guère le sens de la terre dont nous avons besoin. Elles auraient plutôt tendance à le masquer. Derrière les savoirs et les pouvoirs qui s’élaborent «sur» elle, la terre semble devenir de plus en plus inconnue, absente. La science a-t-elle quelque chose de substantiel à dire de la terre, en dehors des réductions qu’elle en fait sous forme de tel ou tel modèle: économie-monde, système climatique et géologique, «environnement», etc. Mais y a-t-il dans ces concepts une présence réelle, un «frisson de réalité»? Une véritable «science de la terre» est-elle possible, qui nous la fasse voir, connaître, aimer, respecter, craindre et désirer, qui ne dissocie pas, d’une part un savoir chiffré, abstrait, formel, et de l’autre de mièvres plaisirs champêtres? Une science qui nous relie à la terre, plus proche en cela d’une sorte de religion que de l’image traditionnelle de la science (n’oublions pas que la science «classique», dans son procès objectivant et séparateur, a une bonne part de responsabilité dans notre oubli de la terre).

Alors, géopoétique est peut-être un bon terme, si par poésie l’on entend une attitude à l’égard du monde qui, loin de tout sentimentalisme égoïque comme de tout formalisme littéraire, conjoint indissolublement connaissance et amour, savoir et saveur, logos et eros. Un sens logicoérotique de la terre!

L’Érotique de la terre trouve peut-être sa forme la plus emblématique dans le voyage. Oh il y a bien des formes - et des vitesses - de voyages, et l’habitation ou résidence, forme lente par excellence, n’est pas la moins intense. Voyager n’est pas visiter mais habiter la terre. Habiter, non pas seulement «quelque part», mais habiter la terre elle-même, devenir-Terre. Être montagne, être fleuve, apprendre de ses brouillards, de ses éclairs, se sentir chemin, vague, sable et herbes, oiseau des airs, être homme des bois, loup de mer, brigand des montagnes, et même nomade des villes. Homme-de-la-Terre.

Ils l’ont aimée, les cartographes explorateurs et les navigateurs, les chasseurs et cueilleurs des forêts, tous les hommes de grand chemin et de petit matin, artisans en quête de matière première, bergers suivant l’herbe, et commerçants sur les traces des épices nouvelles. Ils ont goûté l’eau des rivières, connu aubes et climats, éprouvé le corps de la terre, contre le leur, dans le leur propre. Ils ont donné des noms aux animaux, aux îles, aux étoiles. Ils ont observé et décrit, parfois tué et détruit, ont violemment aimé la terre, car ils étaient elle.

Mais ils l’ont aussi domestiquée, quadrillée, répertoriée, planifiée, astreinte à leur soif de pouvoir et de régularité. Il arrive bien que l’on emprisonne qui l’on aime, que l’on fasse du désir un loisir ou une marchandise standardisée ...

Nous devons en permanence renouveler, réactualiser notre expérience de la terre, et cela ne peut se faire qu’en relation avec une «épistémologie», un langage et une pensée de la terre.

Dieu a failli tuer la terre en nous, et la science l’a presque fait, avant que la techno-économie vienne achever l’œuvre. Peut-être que ce qui a le plus manqué, et manque encore à notre civilisation, c’est une pensée de la terre, suffisamment forte et belle, poétique, pour étayer, prolonger et guider l’expérience, pour ne pas oublier l’exotisme de la découverte, si vite converti, résorbé, dans les systèmes du savoir et du pouvoir.

J’en viens à ce qui constitue le motif de la présente contribution. Une pensée de la terre, comme partie intégrante d’une géopoétique, a besoin d’un socle conceptuel adéquat. Certes, on peut aussi considérer qu’il faudrait plutôt se libérer de la «pensée conceptuelle», et privilégier plutôt une approche «sensible» qui mette au premier plan le contact physique et l’affect. Mais les concepts structurent notre «sensibilité», et d’autant plus d’ailleurs qu’ils le font à notre insu. C’est la question du langage, et de la manière dont toute langue prédétermine en partie notre être-au-monde, favorisant certaines catégories d’expériences et en quasi interdisant d’autres. Une expérience de la réalité qui ne trouve pas un langage adéquat, et même rigoureux, est, quel que soit son degré d’intensité, rapidement menacée d’«oubli» et de dénaturation. Notre oubli de la terre n’est-il pas dû à la dématérialisation, à la désincarnation de notre langage, à son abstractisation? Nos mots parlent plus de nos «problèmes» (psycho-socio-politico-épistemologiques) que du grain et de l’odeur des choses. Pourtant on aurait tort de ne voir là qu’un conflit entre l’abstrait et le concret, du moins si on le comprend comme opposition entre l’intellect et la matière, ou entre l’esprit et le corps. La langue est à la fois matérielle et mentale, sans antagonisme (une langue a peut-être une puissance spirituelle d’autant plus haute que sa richesse matérielle est grande). Ce dont nous avons besoin, c’est d’un intellect concret. Aller au-delà du concept, c’est alors (re)définir l’idée, l’idée «adéquate», comme une forme intellectuelle concrète.

Précisons cela à partir de la question suivante La géopoétique relève-t-elle bien du concept d’espace? A première vue oui.

Cependant, ce que le «langage de l’espace» exprime le plus «naturellement», c’est: la forme et la dimension - ce qui a «longueur, largeur et profondeur» comme disait Descartes (et aussi les «dispositions» mais c’est une des parties les plus difficiles et les plus récentes des mathématiques: la topologie, Analysis Situs comme disait Leibniz). Et ce que ce langage a tendance à évacuer, tout aussi naturellement: le grain de la matière, et la complexité du devenir. Ou plus exactement, il résorbe le premier dans une matière amorphe et homogène, où le grain et toute qualité sensible n’est plus qu’un «accident» inessentiel, et de la seconde il fait le «Temps», forme vide et impériale, égrenée par la loi de l’Horloge et de l’Histoire Universelle, qui s’impose uniformément aux éphémères «phénomènes». Cela nous donne la Géométrie, reine mère de la science grecque, et sa fille aînée européenne, la Mécanique Rationnelle. Toute notre pensée est dominée par ce triumvirat, d’autant plus despotique qu’il est invisible-évident: Espace Matière Temps. Les trois grands Homogènes Disjoints. Les trois Abstraits, dont le pouvoir sur nos pensées, nos actes, nos sensations, est terriblement concret. C’est d’eux que nous tirons le pouvoir de mettre en coupe réglée notre planète.

Il est d’ailleurs significatif que presque tous les progrès de la pensée scientifique depuis l’aube du XXe siècle ont consisté à secouer le triple joug: celui de l’espace euclidien vide et uniforme (Einstein et l’espace-temps «courbe» de la relativité); celui de la matière-objet, soumise et monotone (Bohr et la mécanique quantique); celui du temps abstrait et linéaire (Atlan, Prigogine, l’auto-organisation biologique et la thermodynamique du non-équilibre).

Par ailleurs, il n’est pas douteux que «par-dessous» le mouvement de la culture dominante, n’ont cessé de survivre des pratiques (artistiques, artisanales, érotiques, religieuses, thérapeutiques, etc., exceptionnelles ou «ordinaires»), résistant tant bien que mal au pouvoir des Trois Homogènes Orthodoxes (et à leur orthogonalité). Toutes les médecines et autres pratiques «parallèles» que l’on voit se développer depuis quinze ou vingt ans en sont une expression vivante, bien que parfois «naïve», sinon désespérée.

Pas mal de choses, de voies, ont été explorées. Selon moi, nous avons principalement besoin, aujourd’hui, d’une «révolution intellectuelle» (une intellectus emendatio). Je voudrais en proposer un point d’appui possible.

Révolution, car il s’agit peut-être d’un retour, et d’un retour, d’abord, au moment de notre histoire culturelle où le divorce entre l’esprit et le corps a trouvé sa formulation «moderne», chez Descartes. En effet, la trichotomie Espace-Temps-Matière suppose déjà le clivage Corps-Esprit (et leur antagonisme). C’est parce que le corps était privé, au profit de l’esprit, de toute puissance créatrice, de toute vie ou dynamisme propres, qu’il pouvait être «analysé», décomposé, comme matière inerte, située, formée et mue dans un espace vide déjà là; et soumise à l’écoulement d’un temps linéaire extérieur.

Descartes, dans le même temps, dissocie l’esprit du corps, en dévalorisant ce dernier, et ébauche la forme de l’espace abstrait (que Kant achèvera en définissant l’Espace, ainsi que le Temps, comme «formes a priori de notre sensibilité»).

Or, presqu’à la même époque, se produit un mouvement exactement inverse. Descartes avait repris la vieille notion scholastique d’Étendue, pour la convertir dans la forme-espace. Spinoza la reprend quant à lui dans une perspective inverse, en donnant à l’étendue une «dignité» strictement égale à celle de la «Pensée». Alors qu’Étendue et Pensée (ou: corps et esprit) étaient conçues par Descartes (et ses prédécesseurs) sous une forme de «complémentarité antagonique» (lorsque l’un agit l’autre pâtit), Spinoza pose au contraire une parfaite similitude ou «parallélisme»: l’esprit est d’autant plus capable d’intelligence que le corps l’est de mouvements ou d’affections. La «puissance du corps» ne le cède en rien à celle de l’esprit, elle lui est en fait égale en degré quoique différente en «aspect», ou expression.

L’étendue spinoziste devient un concept, ou plutôt une «idée», extrêmement précieuse car elle désigne et exprime la corporalité en tant que celle-ci possède sa propre puissance.

Quelques mots sont peut-être utiles pour rafraîchir ces notions: l’étendue est la «substance» dont sont faits les corps (tous les corps, toutes les choses «physiques»), de même que la pensée est la «substance» dont sont faites les «idées» (toutes les choses «mentales»). Ceci est la matière dont les Anciens se représentaient la réalité, depuis Aristote. La doctrine de Spinoza, à partir de là, repose sur les deux principes suivants: 1) Unité de substance: l’étendue et la pensée ne sont pas des réalités séparées, elles sont deux «attributs» différents d’une seule et même substance - qui est Dieu (Dieu est donc autant corporel que spirituel). 2) Parallélisme des attributs: l’étendue et la pensée constituent des «expressions» de la substance, à la fois parfaitement indépendantes l’une de l’autre (pas d’influence directe de l’esprit sur le corps et réciproquement) et parfaitement corrélées: tout ce qui arrive dans l’esprit arrive pareillement dans le corps, tout simplement parce que c’est la même substance qui s’exprime à travers eux deux, comme en deux «langues» différentes.

Il peut paraître un peu bizarre, voire «snob», de revenir à de telles vieilleries philosophiques, mais je crois que l’étendue spinoziste, historiquement occultée par le triomphe du cartésianisme (et du kantisme), constitue un socle conceptuel possible pour une géopoétique (qui serait aussi d’ailleurs, une géoéthique) - du moins au sein de la tradition occidentale. (Il est probable que le «vide» bouddhique ou le «ma» japonais, par exemple, constituent également de solides piliers).

En effet, l’étendue ainsi comprise, du fait qu’elle n’est pas privée (au profit de l’esprit) de son dynamisme interne et de son principe d’unité variété, contient en elle-même la spatialité, la matérialité et la temporalité, et résiste à leur éclatement en un Espace, un Temps, et une Matière, homogènes et disjoints.

En vérité, l’étendue doit être comprise moins comme un «concept» (c’est-à-dire comme un instrument au moyen duquel notre esprit voit la réalité) que comme une forme concrète de la relation de notre corps au monde. C’est par mon corps, qui est lui-même une «chose étendue», que je perçois l’étendue du monde et des choses, c’est dans et par mon corps que je vis et que je «connais» l’espace, la matière et le temps. L’étendue, c’est ce qu’il y a de commun entre moi et la terre, entre mon corps et celui de la terre, c’est mon être-terre. C’est donc beaucoup moins un concept que, si l’on veut, un «sens».

Le «sens de l’étendue» serait alors le sens premier, celui dans lequel s’enracinent nos autres sens -la vue, l’audition, l’olfaction, le toucher, le chaud et le froid, le sens de l’espace et du mouvement, le sens du rythme et du temps. Privés du sens de l’étendue, nos divers sens ne sont plus alors que «systèmes d’information», et notre corps tout entier une espèce de «capteur» au service du cerveau, de l’esprit, qui compute toutes ces informations pour commander et réguler la machine à laquelle nous serions réduits. Mais les sensations ne sont pas des informations «objectives» ou factuelles sur l’«environnement», elles sont notre mode d’être au monde, notre manière de participer du monde, de la terre, et de l’aimer/connaître.

Ce détour philosophique est-il inutilement compliqué? On ne progressera pas dans la voie d’un véritable sens de la terre sans mobiliser (ou «réformer») l’intellect, car si ce dernier est en partie responsable de notre rupture d’avec le monde, il doit bien être capable du chemin inverse. Sans doute est-il en principe possible de se passer de concepts ou d’idées tels que l’étendue; sans doute les «peaux-rouges» s’en passaient-ils pour vivre la terre avec une intensité, une «vérité» et un amour dont nous sommes très loin; sans doute les premiers navigateurs grecs, vikings ou celtes, ont-ils connu l’étendue de la mer, le «rire des eaux», avec un émerveillement, un désir et une sainte terreur dont nous n’avons presque plus idée; sans doute les chasseurs et cueilleurs primitifs ont-ils vécu la religion de la forêt avec une intense ferveur, et les antiques potiers ont-ils touché l’argile, les forgerons la pierre et le feu, etc., sans avoir attendu telle ou telle philosophie! Mais ne faisons pas à nos «ancêtres» l’injure de croire qu’ils manquaient d’idées - peut-être même étaient-elles plus riches et plus complexes que les nôtres.

Je crois que nous pouvons, aujourd’hui, tirer un grand profit de la notion d’étendue, ne serait-ce qu’à titre critique à l’égard de ces chapes de plomb que sont l’Espace homogène, la Matière amorphe et le Temps vide. L’Étendue (comme la Pensée) est d’emblée une «catégorie poétique» - complexe au sens où elle s’oppose à tout réductionnisme unidimensionnel, mais simple parce qu’au fond elle ne peut être vécue, comprise, que dans l’unité d’un acte réel, un «acte de réalité» qui accorde notre être à la substance du monde.

L’expérience de la terre a une infinie diversité de formes. L’une des plus belles, des plus intenses, est la danse, mais je pense surtout à la danse indienne, et à sa forme dite «classique», le Baratha Natyam. Par delà ou en deçà de toute expression de sentiments ou états d’esprit, de toute narration ou enseignement, cette danse exprime, et avec quelle puissance, la suavité de l’espace, la voluptueuse variété des mouvements du corps, la jouissance savante du rythme.

La danseuse, la devadasi est comme la plus belle fleur de la terre dans son épanouissement infini, ses pieds puissants et précis éprouvent la généreuse fermeté du sol tandis que ses vives mains font l’amour avec la lumière du ciel, son corps s’enroule et s’étire, vire et se tend, berce, scande, s’arrête, jaillit en lui-même, exprimant tour à tour les puissances animales, l’infinie variété des corps animés de la terre. Musicalité du temps, floraison de l’espace, enjouement de la matière. Saveur de l’étendue, savoir de la terre.

La connaissance de l’étendue - c’est-à-dire de la nature réelle du corps, le nôtre comme celui de la terre, n’est pas une «science» au sens classique du terme. Spinoza indiquait la voie d’une «science intuitive», et d’un «amour intellectuel». Il ne s’agit nullement d’un sentiment mystique ou extatique de «fusion» avec une mystérieuse puissance divine transcendant le monde. C’est au contraire la connaissance participante de ce que chaque être a de singulier, et elle est simultanément une connaissance de soi.

Si nous voulons connaître la terre, peut-être avons-nous besoin d’écouter non seulement les géologues, mais aussi les danseurs et les ébénistes, les masseurs et les souffleurs de verre, les alpinistes, les randonneurs, les potiers - tous ceux qui à travers leur activité jouissent encore du sens de l’étendue sans le réduire à une fonctionnalité économique, scientifique, artistique ou sportive, trop limitée. Mention spéciale doit être faite de la peinture, car elle est la méthode par excellence pour explorer les pouvoirs de l’étendue et pour exprimer l’amour du corps. On ne peint pas des âmes, mais des corps, disait Matisse, et c’est ainsi que les corps sont «animés».

Et contrairement aux apparences, la peinture a autant affaire au temps qu’à l’espace et à la matière, temps de la formation, de la déformation, de la variation, inhérent à la «logique de la sensation» colorante (de même que la musique a autant affaire à l’espace et aux «matières», qu’au temps).

Enfin, la poésie. En elle, lorsqu’elle n’est pas restreinte, au «trop humain», au pseudo-divin ou au formalisme littéraire, viennent parler toutes les puissances de la terre. Car le poème est toujours:

ce langage exemplaire
subtil comme la fleur

fluide comme la vague

souple comme le rameau
puissant comme le vent
dense comme le roc

unique
comme le moi
beau comme l’amour*

Sommes-nous loin de la géographie? Je ne croirais qu’à un géomètre qui sache danser...

Georges AMAR

* Kenneth WHITE, le Grand rivage (extrait).