LES PEREGRINATIONS GEOPOETIQUES DE HUMBOLDT

Kenneth WHITE

 
 

 

   


Le 1er avril 1801, venu de l’île de Cuba, Alexandre de Humboldt se trouvait à Carthagène des Indes, sur la côte de la Nouvelle Grenade (la Colombie actuelle). Il écrit alors à son frère Guillaume:

«Si tu as reçu ma dernière lettre de La Havane, tu dois savoir que j’ai modifié mon plan initial et qu’au lieu d’aller dans l’Amérique du Nord à Mexico je suis revenu aux côtes méridionales du Golfe du Mexique pour voyager de là vers Quito et Lima. Il serait trop long de t’expliquer toutes les raisons...»

Au moment où il écrivait cette lettre, Humboldt était déjà bien engagé dans son immense «voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent», qui avait débuté le 5 juin 1799 et allait se poursuivre jusqu’au 3 août 1804.

C’est ce voyage-là que je qualifie de «pérégrination géopoétique». Je vais essayer de dire la raison d’être de ce voyage, toutes ses raisons d’être - autrement dit, je vais essayer de dégager sa logique totale. Je dirai aussi la raison pour laquelle Je l’appelle «géopoétique». Mais un mot d’abord quant à l’usage respectif du singulier et du pluriel dans mon titre et dans mon texte. En disant «pérégrinations géopoétiques» au pluriel, je pense moins à d’autres voyages effectués par Humboldt (notamment en Asie Centrale) qu’aux prolongations de ce même voyage en Amérique Equinoxiale - aux pistes diverses qu’il ouvrit dans l’esprit de Humboldt. En effet, le voyage américain parcourt toute la vie de Humboldt, à l’instar de la grande cordillère continentale qui s’étend entre l’Alaska et la Terre de Feu. Humboldt allait passer trente ans à en publier les résultats, en une trentaine de volumes. Dans ces livres, ainsi que dans quelques autres (Tableaux de la nature, Cosmos), il allait tenter, à partir de l’expérience du voyage dans le nouveau continent, d’ouvrir un nouveau champ intellectuel et poétique, disons, un nouveau monde.

Humboldt naît en 1769, en terre prussienne. Du côté paternel, son grand-père avait été capitaine, et son père était à la fois commandant de l’armée et chambellan du prince impérial. Du côté maternel, il y a une ascendance française et écossaise, parmi laquelle se trouve un protestant émigré du Gard dénommé Jean Colomb...

Au château de Tegel, résidence berlinoise de la famille, le jeune Alexandre reçoit, d’abord par l’intermédiaire de précepteurs, une excellente éducation, marquée à la fois par l’Aufklärung allemande, l’encyclopédisme français et le romantisme naissant. Cela donne lieu chez lui à une clarté d’esprit, une vigueur de pensée, un encyclopédisme éclairé, un élan transnational (il parlera de «peuples qui se croient aborigènes parce qu’ils ignorent leur filiation») - et un désir d’unité. Mais sans facilité, sans régression intellectuelle ou psychologique. Par exemple, toute religion, à ses yeux, consiste en un traité de mœurs (souvent admirable), un rêve géologique (genèse, etc.), et un «petit roman historique». Quant à la croyance à l’immortalité de l’âme, c’est tout bonnement «un conte bleu». A cette base par ailleurs si prometteuse, il manque pourtant un élément: le bonheur. Le père du jeune Humboldt meurt quand celui-ci a dix ans, et l’enfant souffre d’un manque d’affection de la part de sa mère - à l’âge de vingt-trois ans, évoquant les années passées à Tegel, il parlera de sa «triste existence».

Le voyage, qui va prendre une telle importance dans la vie de Humboldt, est d’abord pour lui un moyen de sortir de ce contexte malheureux. Mais le désir initial est renforcé par des lectures, des images: le récit de l’expédition accomplie par Vasco Nuñez de Balboa qui, le premier d’entre les Européens, put contempler des hauteurs de Quarequa, dans l’isthme de Panama, la partie orientale de la mer du Sud; la forme de la mer Caspienne vue sur une carte; un tableau des rives du Gange; un arbre des tropiques vu dans le jardin botanique de Berlin... L’idée de voyage est déjà forte en lui quand, après être passé par les universités de Francfort et de Göttingen, il rencontre. Georg Foster, géographe, écrivain, professeur, qui avait participé au deuxième voyage de Cook autour du monde (1772-1775), et dont les descriptions de Tahiti avaient éveillé dans tout le nord de l’Europe plus que de la curiosité: une convoitise géographico-érotique. Liés d’amitié, Foster et Humboldt partent ensemble pour l’Angleterre et la France. En plus de l’excitation du voyage, il y a de l’idéalisme politique dans l’air, il souffle un vent de liberté - à Paris, Humboldt transporte lui-même du sable pour le «temple de la liberté», encore inachevé. Ces espoirs politiques vont être déçus: Foster meurt à Paris, désespéré, en 1794. Plus tard, Humboldt verra Napoléon rétablir l’esclavage et parlera d’une stagnation de l’état social. Mais, laissant de côté le cycle de l’espoir, de l’agitation et de la déception, il sait qu’il a une œuvre à accomplir, une œuvre fondamentale et de longue haleine.

Au début des années 1790, il est à l’Académie de commerce de Hambourg. Ensuite, on le trouve à l’Académie des mines de Freiberg, dont il sort diplômé en 1792. Il a déjà fait ses premiers travaux de botanique, de chimie et de minéralogie, et une première carrière (mais il ne perd pas de vue son idée de grand voyage) semble toute tracée: dès sa sortie de l’Académie des mines, il est assesseur du Département des mines et fonderies de Prusse; trois ans plus tard, il est conseiller supérieur des mines. Tout cela peut sembler peu «poétique». Mais n’oublions pas la première carrière, assez semblable, de Novalis: une grande partie du romantisme sort de la géologie (strates) et de ce que Humboldt appelle la géognose (configuration du terrain),

De toute façon, pour Humboldt, ce passage dans les profondeurs de la terre ne fut qu’une étape. Bientôt, il allait retrouver l’air libre et l’étendue. En 1796 survient la mort de sa mère et il reçoit sa part d’héritage: 312 000 francs or - de quoi réaliser pleinement son rêve de voyage. En 1797 il écrit: «Mon voyage est irrémédiablement décidé. Je me prépare encore pendant quelques années et je rassemble les instruments. Je séjourne en Italie un an ou un an et demi, pour me familiariser avec les volcans. Puis on ira en Angleterre en passant par Paris. Et ensuite, en route vers les Indes Occidentales.»

Notons qu’il ne s’agit absolument pas, dans le voyage ainsi conçu, d’une aventure, d’un vagabondage, mais d’un plan de travail, d’un plan de vie.

Humboldt continue ses études: astronomie, chimie, minéralogie, galvanisme, botanique. En 1798, il est à Paris pour s’entretenir avec des savants français. Il y rencontre Aimé Bonpland, originaire de La Rochelle, qui sera son compagnon de route au cours du grand voyage équinoxial. Et il commence à envisager des itinéraires. Bougainville lui propose un voyage autour du monde, organisé par le Directoire: première année, le Paraguay et la Patagonie; deuxième année, le Pérou, le Chili, le Mexique, la Californie; troisième année, les mers du Sud; quatrième année, Madagascar; cinquième année, la Guinée. Il est prêt à partir, mais le projet est annulé, faute de crédits. Il part à Marseille, décidé à s’embarquer, coûte que coûte: «Je voulais passer l’hiver en Algérie et dans l’Atlas où il y a encore dans la province de Constantine, d’après Desfontaines, 400 plantes inconnues. De là, je voulais rejoindre Bonaparte par Sufetula, Tunis et Tripoli, avec la caravane qui va à La Mecque.» Il attend deux mois mais la frégate qu’il attendait fait naufrage. Il essaie de partir pour Tunis, mais le bey d’Alger suspend le trafic maritime. Il quitte Marseille et, avec Bonpland, longe la côte méditerranéenne: Catalogne, Tarragone, Balaguer, Valence... A Madrid, il finit par obtenir, chose rare, un passeport pour les colonies espagnoles d’Amérique. Départ alors pour la Corogne, où les deux compagnons s’embarquent pour le Venezuela.

«Quel bonheur... ma tête en tourne de joie... Quel trésor d’observations vais-je pouvoir faire pour enrichir mon travail sur la construction de la terre... Je collectionnerai des plantes et des fossiles et je pourrai faire des observations astronomiques, avec des instruments excellents... Mais tout cela n’est pas le but principal de mon voyage. Mon attention ne doit jamais perdre de vue l’harmonie des forces concurrentes, l’influence de l’univers inanimé sur le règne animal et végétal.»

Je souligne ces deux dernières phrases. Car nous avons là la première formulation de ce qui est véritablement en jeu. Si, dans le voyage de Humboldt, il ne s’agit pas d’une simple aventure, il ne s’agit pas non plus d’une simple expédition scientifique. Son plan de travail a plusieurs strates, il est ouvert à des configurations inédites. Au sommet, on trouve une conception de l’harmonie, une esthétique, celle qu’il vient d’évoquer. Au fond, à la base de toutes ses recherches, il y a une recherche du bonheur. Le 16 juillet 1799, à Cumana, péninsule d’Araya, Humboldt écrit: «Nous sommes ici, enfin, dans le pays le plus divin et le plus merveilleux. Des plantes extraordinaires, des anguilles électriques, des tigres, des tatous, des singes, des perroquets et de nombreux, très nombreux Indiens purs, à demi sauvages, une race d’hommes très belle et très intéressante... Depuis notre arrivée, nous courons partout comme des fous... Je sens que je serai heureux ici.» Le savoir est lié à l’être, l’être est lié à l’environnement, et ce champ complexe peut être le lieu d’une transcendance.

Il n’est pas dans mon propos de raconter tout le voyage. Je relèverai seulement quelques points et quelques passages.

Le premier point à noter, peut-être, c’est que, à l’encontre de beaucoup d’expéditions plus modernes, Humboldt n’insiste jamais sur le côté «exploit» (moral ou technique) de son voyage. Que la progression ait été très difficile par endroits, c’est certain. Dès le début, Humboldt évoque avec humour la route de Cumana à Caracas: «Le chemin de terre de Cumana à Nueva Barcelone, et de là à Caracas, est à peu près dans le même état qu’avant la découverte de l’Amérique.» Il faut imaginer un terrain fangeux, des blocs de rochers épars, une végétation dense, des torrents et des traverses, ainsi que des porteurs (dix, quinze, vingt-cinq) et des bêtes de somme (ici, deux bœufs, là, vingt mulets) chargés d’instruments et de provisions. Il faut imaginer une absence presque totale de cartographie: «Ces contrées sont si sauvages et si peu fréquentées qu’à l’exception de quelques rivières, les Indiens ignoraient le nom de tous les objets que je relevais à la boussole - aucune observation d’étoile ne me rassurait sur la latitude, dans une distance d’un degré.» Il faut imaginer une pirogue, de quarante pieds de long sur trois de large, qui n’était en fait qu’un tronc d’arbre creusé par le double moyen de la hache et du feu. Au moindre mouvement imprévu et non annoncé, le tout - hommes et caisses de collections - risquait de chavirer. Ajoutez à cela le fait que Humboldt risqua sa vie plus d’une fois, notamment au volcan de Pichincha, où, pour faire ses observations, il s’établit «sur une pierre qui, étant soutenue par un côté seulement et minée par en dessous, s’avançait en forme de balcon sur le précipice». Mais très peu de tout cela dans le récit. Humboldt ne s’intéresse pas à l’exploit, il s’intéresse à la connaissance. A propos de Horace Bénédict de Saussure (Voyage dans les Alpes, 1779), qu’il salue en passant comme «le plus grand savant et le plus intrépide des voyageurs», il écrit, et c’est peut-être une critique implicite: «Ces excursions pénibles, dont les récits excitent généralement l’intérêt du public, n’offrent qu’un très petit nombre de résultats utiles au progrès des sciences.» Et on peut aller encore plus loin. Humboldt, scientifique, féru de connaissances exactes, regrette l’alourdissement du voyage qu’entrame l’intention scientifique: «Lorsque, chargé d’instruments de physique et d’astronomie, on a terminé des voyages de quelques milliers de lieues à travers des continents, on est tenté de dire, à la fin de sa carrière: heureux ceux qui voyagent sans instruments qui se brisent, sans herbiers exposés à se mouiller, sans collections d’animaux qui se dégradent. Heureux ceux qui parcourent le monde pour le voir de leurs yeux, tâcher de le comprendre, recueillir les douces émotions que fait naître l’aspect de la nature, dont les jouissances, plus simples, sont aussi plus calmes et moins sujettes à être troublées.» Mais on peut aussi ne pas accepter son alternative: d’un côté, du compliqué; de l’autre, du simple. On peut accepter, d’abord, le compliqué, comme ouverture, si je puis dire, des premiers plis. Ensuite, comme on est souvent obligé de le faire en terrain étranger, utiliser ces premières études comme des traductions, première étape vers une compréhension, et vers une expression, de l’esprit profond.

Le 7 février 1800, Humboldt quitte Caracas pour Puerto Caballo, sur la côte Caraïbe. De là, il descend vers San Fernando, sur l’Apure, un affluent de l’Orénoque. Il remonte alors l’Orénoque jusqu’à Rio Negro, aux confins du Brésil, puis revient à l’Orénoque par le Casiquare. En somme, soixante-quinze jours, deux mille deux cents kilomètres, consacrés à des collectes de «spécimens», à des mesures barométriques, thermométriques, trigonométriques, astronomiques, etc., et à son journal. Premier point à noter ici, une sensation de bien-être: «Je suis créé pour les Tropiques... jamais je n’ai été si constamment bien portant... j’ai séjourné dans des villes où la fièvre jaune faisait rage et jamais je n’ai eu le moindre mal de tête.» Il y a le bien-être intérieur, et il y a l’approche de l’extérieur. Voici Humboldt évoquant les llanos (les steppes) au sud de Caracas: «L’aspect du pays est toujours le même. Il ne faisait pas clair de lune, mais les grands amas de nébuleuses, qui ornent le ciel astral, éclairaient, en se couchant, une partie de l’horizon terrestre. Ce spectacle imposant de la voûte étoilée, qui se présente dans son immense étendue, cette brise fraîche qui parcourt la plaine pendant la nuit, ce mouvement ondoyant de l’herbe partout où elle atteint quelque hauteur, tout nous rappelait la surface de l’Océan. L’illusion augmentait surtout (on ne se lasse pas de le dire) lorsque le disque du soleil montait à l’horizon, répétait son image par l’effet de la réfraction, et, perdant bientôt sa forme aplatie, montait rapidement et droit vers le zénith.» On remarquera dans ce texte plusieurs éléments: en tout premier lieu, une sensation astronomico-tellurique; ensuite la juxtaposition de sensation brute et d’explication scientifique («effet de réfraction»), sans qu’un amalgame satisfaisant ait encore été trouvé; et finalement, le plaisir de l’expression, et même de la répétition («on ne se lasse pas de le dire»), Voici un autre texte, qui parle des cataractes de Maypures:

«Il y a là un point d’où l’on découvre un horizon merveilleux. L’œil embrasse une surface écumante qui a près de deux lieues d’étendue. Du milieu des flots s’élèvent des rochers noirs comme le fer et semblables à des tours en ruine. Chaque île, chaque pierre est ornée d’arbres qui poussent des rameaux vigoureux: un nuage épais flotte constamment au-dessus du miroir des eaux, et, à travers cette vapeur d’écumes, s’élancent les hautes cimes des palmiers Mauritia. Lorsque, le soir, les rayons ardents du soleil viennent se briser dans le nuage humide, des effets de lumières produisent un spectacle magique. Des arcs colorés s’évanouissent et reparaissent tour à tour; leurs images vaporeuses flottent au gré des airs.

»Tout autour, sur le dos nu des rochers, les eaux murmurantes ont amassé, durant la longue saison des pluies, des îles de terre végétale, ornées de mélastomes et de drosères, de fougères et de petites mimoses au feuillage argenté, ces îles forment des lits de fleurs au milieu des rochers nus et désolés. Elles réveillent chez l’Européen le souvenir de ces blocs de granit appelés courtils par les habitants des Alpes, qui, couverts de fleurs, s’élèvent isolément au milieu des glaciers de la Savoie.

»A l’horizon bleuâtre, l’œil se repose sur la chaîne de Cunavami, formée par des dos de montagnes qui se prolongent au, loin et se terminent brusquement en un cône tronqué. Ce cône, nommé par les Indiens Calitamini, nous apparut au coucher du soleil comme une masse embrasée. Le même phénomène se reproduit chaque soir. Personne ne s’est jamais approché de cette montagne. Peut-être l’éclat dont elle brille tient-il à des jeux de lumière produits par les reflets du talc ou du schiste micacé.

»Durant les cinq journées que nous passâmes dans le voisinage des cataractes, nous reconnûmes avec surprise que le bruit de la masse d’eau qui tombe est trois fois plus fort la nuit que le jour. On remarque le même phénomène dans les chutes d’eau de l’Europe; mais à quelle cause l’attribuer dans un désert où rien n’interrompt le repos de la nature? Sans doute à des courants ascendants d’air chaud qui, par le trouble qu’ils apportent dans l’équilibre de l’élasticité atmosphérique, empêchent le son de se propager et en brisent irrégulièrement les ondulations. La fraîcheur de la nuit met fin à ces courants.»

Là encore, sensations fortes et fines, vocabulaire technique précis (palmiers Mauritia, mélastomes, drosères...), mais vocabulaire «globalisant» peu satisfaisant: merveilleux, magique... Autre exemple, cette vision «géognostique» d’une autre partie de l’Orénoque:

«L’aspect géographique de cette contrée, la forme des rochers de Kéri et d’Oco, qui ressemblent si bien à des îles, les excavations creusées par les eaux dans la première de ces collines, et qui sont placées exactement au même niveau que celles de l’île Ouivitari, située à l’opposite, toutes ces apparences prouvent que l’Orénoque remplissait autrefois la baie laissée aujourd’hui à sec. Vraisemblablement, les eaux formèrent un vaste lac, aussi longtemps qu’elles furent arrêtées par la digue du nord. Lorsque cet obstacle fut renversé, la savane habitée aujourd’hui par les Indiens Guareca sortit du milieu des eaux. Peut-être le fleuve entoura-t-il longtemps encore les rochers de Keri et d’Oco, qui, s’élevant du côté de l’ancien lit comme des tours bâties sur une montagne, présentent aux regards un spectacle très pittoresque. Les eaux, en s’abaissant peu à peu, finirent par se retirer vers la chaîne de montagnes qui les borde du côté de l’orient.

»Plusieurs circonstances confirment cette supposition. L’Orénoque, en effet, a, comme le Nil près de Philae et de Suez, la remarquable propriété de colorer en noir les masses granitiques d’un blanc rougeâtre, qu’il lave depuis des milliers d’années. Partout où les eaux peuvent atteindre, on remarque sur les rochers qui bordent les rives une couche grise, contenant du manganèse et peut-être du carbone, qui pénètre à peine d’un dixième de ligne à l’intérieur de la pierre. Cette couleur noire et les cavités dont nous parlions plus haut marquent encore l’ancien niveau de l’Orénoque.

»Dans le rocher de Keri, entre les îles des Cataractes, dans les collines de gneiss de Cumadaminari qui courent au-dessus de l’île Tomo, enfin à l’embouchure du Jao, ces cavités noirâtres sont élevées de 49 à 59 mètres au-dessus de la surface actuelle des eaux. Leur existence nous apprend (ce qui, du reste, peut être remarqué en Europe dans tous les lits des fleuves) que les courants dont la grandeur excite aujourd’hui notre admiration ne sont que de faibles restes des énormes masses d’eau qui existaient dans les temps anté-historiques.

»Des observations aussi simples n’ont pas échappé aux indigènes grossiers de la Guyane. Partout les Indiens nous faisaient remarquer les traces de l’ancien niveau. On voit même dans une plaine de graminées, près d’Uruana, un rocher de granit isolé, sur lequel, d’après le récit d’hommes dignes, de foi, sont creusées profondément à une hauteur de 26 mètres des images qui semblent disposées par rangées et qui représentent le soleil, la lune et différentes espèces d’animaux, surtout des crocodiles et des boas. Personne, aujourd’hui, ne pourrait atteindre sans échafaudage aux flancs abrupts de ce rocher, qui mérite l’attention la plus scrupuleuse de la part des voyageurs à venir. Les caractères hiéroglyphiques gravés sur les montagnes d’Uruana et d’Encaramada sont également placés à des hauteurs inaccessibles...

»L’extrémité septentrionale des cataractes attire l’attention par des images naturelles, représentant, dit-on, le soleil et la lune. Le rocher Keri... tire en effet son nom d’une tache blanche qui resplendit au loin, et dans laquelle les Indiens ont cru reconnaître une ressemblance frappante avec le disque de la pleine lune. Je n’ai pu gravir les flancs escarpés de ce rocher, mais je suppose que la tache blanche provient d’un nœud de quartz considérable, formé par la rencontre de filons croiseurs, qui se détachent sur le granit d’un noir grisâtre.»

Comme pour les autres textes cités, on notera la précision du détail, l’insuffisance du vocabulaire global («un spectacle très pittoresque») et ce trait des lumières que j’aime, tant les voyageurs en pays exotiques sont prêts à gober le premier «mystère» venu, prêts à humer voluptueusement le dernier relent rance du «sacré», ce trait qui consiste à traduire la lune du rocher Keri par une tache blanche provenant d’un nœud de quartz considérable. Ailleurs, en pays Inca, il précisera que le soi-disant sang d’Atahualpa qu’on est censé voir sur une pierre est en fait «des agrégations d’amphibole et pyroxène formées naturellement dans la pierre».

Humboldt «démystifie» donc, tout en étant prêt, car il sait que le domaine de la fable peut receler des vérités, à se pencher sur les images gravées de main d’homme dans tel rocher granitique. Mais poursuivons notre route. Voici l’évocation du «superbe Orénoque» lui-même:

«En sortant du Rio Apure, nous nous trouvâmes dans un pays d’un aspect tout différent. Une immense plaine d’eau s’étendait devant nous, comme un lac, à perte de vue. Des vagues blanchissantes se soulevaient à plusieurs pieds de hauteur par le conflit de la brise et du courant. L’air ne retentissait plus des cris perçants des hérons, des flamants et des spatules qui se portent en longues files de l’une à l’autre rive. Nos yeux cherchaient en vain de ces oiseaux nageurs dont les ruses industrieuses varient dans chaque tribu. La nature entière paraissait moins animée. A peine reconnaissions-nous dans le creux des vagues quelques grands crocodiles fendant obliquement, à l’aide de leurs longues queues, la surface des eaux agitées. L’horizon était bordé par une ceinture de forêts; mais nulle part ces forêts ne se prolongeaient jusqu’au lit du fleuve. De vastes plages, constamment brûlées par les ardeurs du soleil, désertes et arides comme les plages de la mer, ressemblaient de loin, par l’effet du mirage, à des mares d’eaux dormantes. Loin de fixer les limites du fleuve, ces rives sablonneuses les rendaient incertaines. Elles les rapprochaient ou les éloignaient tour à tour, selon le jeu variable des rayons infléchis.

»A ces traits épars du paysage, à ce caractère de solitude et de grandeur, on reconnaît le cours de l’Orénoque, un des fleuves les plus majestueux du Nouveau Monde. Partout les eaux, comme les terres, offrent un aspect caractéristique et individuel. Le lit de l’Orénoque ne ressemble point aux lits du Meta, du Guaviare, du Rio Negro et de l’Amazone. Ces différences ne dépendent pas uniquement de la largeur ou de la vitesse du courant: elles tiennent à un ensemble de rapports qu’il est plus facile de saisir, lorsqu’on est sur les lieux, que de définir avec précision.»

De ce texte-ci, en plus des caractéristiques déjà relevées dans d’autres, je retiens cette dernière remarque concernant un «ensemble de rapports qu’il est plus facile de saisir, lorsqu’on est sur les lieux, que de définir avec précision». Qu’est-il, cet ensemble de rapports? Comment le dire? Nous voyons déjà se profiler la question de la géopoétique. Mais, pour le moment, accumulons d’autres éléments du voyage physique. Je voudrais évoquer, au raudal d’Atures, ces vautours et ces engoulevents à la voix croassante qui volent solitaires dans les sillons profonds de la vallée, et dont l’ombre glisse sur les flancs nus du roc et disparaît rapidement. Ou bien ce plateau gelé des Andes, entouré de volcans et de soufrières qui dégagent continuellement des tourbillons de vapeur. Ou bien encore, la «route de l’Inca», cet ouvrage gigantesque, large de sept mètres, fait de blocs de porphyre trappéen d’un brun noir, qui couvre les quatre cents lieues entre Quito et Cuzco à une altitude de 3391 mètres. Et, pour finir, Vera Cruz: «C’est ainsi qu’en peu d’heures, dans ce pays merveilleux le physicien parcourt toute l’échelle de la végétation, depuis l’héliconia et le bananier dont les feuilles lustrées se développent dans des dimensions extraordinaires, jusqu’au parenchyme rétréci des arbres résineux.»

Revenu en Europe, Humboldt va faire de Paris, entre 1804 et 1827, sa résidence principale. Tout en continuant à se déplacer (à Rome, à Naples, à Vienne...), tout en remplissant, à distance, jusqu’en 1827, année où le roi le rappelle à Berlin, les fonctions de chambellan de Prusse (il est nommé à ce poste en 1805), tout en participant aux travaux de l’Institut de France et à la Société de géographie de Paris, tout en entretenant une correspondance volumineuse avec des savants du monde entier, il se consacre à la publication des résultats de son voyage américain. Les trente volumes se répartissent comme suit:

 

Vol. 1 et 2 Plantes équinoxiales.
Vol. 3 et 4 Monographie des mélastomacées.
Vol. 5 Monographie des mimoses et autres plantes légumineuses.
Vol. 6 et 7 Révision des graminées.
Vol. 8 à 14 Nova genera et species plantarum.
Vol. 15 et 16 Atlas pittoresque du voyage.
Vol. 17 Atlas géographique et physique.
Vol. 18 Examen critique de l’histoire et de la géographie du Nouveau Continent.
Vol. 19 Atlas géographique et physique du royaume de la Nouvelle-Espagne.
Vol. 20 Géographie des plantes équinoxiales.
Vol. 21 et 22 Recueil d’observations astronomiques, d’opérations trigonométriques et de mesures barométriques.
Vol. 23 et 24 Recueil d’observations de zoologie et d’anatomie comparée faites dans l’océan Atlantique, dans l’intérieur du Nouveau Continent et dans la Mer du Sud.
Vol. 25 et 26 Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne.
Vol. 27 Essai sur la géographie des plantes.
Vol. 28 à 30 Relation historique du voyage.


Si l’on ajoute à ces quelque quinze mille pages, écrites en français et en latin, issues de son voyage américain, les Tableaux de la nature (Ansichten der Natur), écrits en allemand (1808), et le Cosmos (Kosmos, Entwurf einer physischen Weltbeschreibung - esquisse d’une description physique du monde), publié en cinq volumes entre 1845 et 1862, sans parler d’autres textes tels que son Voyage en Asie Centrale (1843), qui ne font que confirmer certains de ses points de vue sur «la construction du monde», nous avons un énorme corpus sur lequel réfléchir.

François Arago, astronome et physicien, un des principaux amis et interlocuteurs de Humboldt à Paris, lui disait à propos de ses écrits: «Tu ne sais pas construire; tes livres sont comme des tableaux sans cadre.» C’est rigoureusement vrai. Mais nous n’en tiendrons pas rigueur à Humboldt, nous ne considérerons pas cette caractéristique comme un défaut. C’est en cela que consiste l’intérêt de l’œuvre humboldtienne: elle ne se laisse pas facilement encadrer. Cela est vrai à un niveau purement compositionnel: quand il se met à écrire un essai de quinze pages, il le fait suivre de cent cinquante pages de notes (celui qui déclare que cela est «académique» est complètement à côté de la question). Mais c’est vrai aussi à un niveau conceptuel.

 

Deuxième partie