GÉOGRAPHIES GÉOGRAPHIES

Jean Morisset

 

 

   


Géographies géographies
géographies géographies

me adjudem por favor
neiges nomades des grèves du grand large
mémoires des poudreries ensorcelées
prières burinées des vieux sagamos
aidez-moi pour faveur

racontez-moi
la vie de tous mes ancêtres

racontez-moi
les rêves de tous ceux qui ont disparu
dans le courant des amériques

please tell me the story of my former life

j’appartiens à une perte de mémoire
dont j’ai perdu la trace

j’appartiens à la mémoire d’une autre mémoire

géographies géographies
me adjudem por favor

je suis d’une tribu
ayant parcouru dix mille ans de glaciation
sous les méandres de l’espèce

je suis d’une tribu
aux bras débordant de rivières

je suis d’un peuple couvert de lacs de tourbières
n’ayant jamais cessé de déambuler
entre les franges d’un destin en éternel portage

*

je suis d’un peuple dont on a coupé le mississipi

memoria memoria
memoria do fogo
memoria do gelo

memoria da memoria

brûlures du verglas sur la langue
sueurs blanches du solage renchaussé
caresses du couchant sur la nuque du temps
crépuscules renversés sous les labourages de l’histoire

mémoire d’une autre mémoire
mémoire de la nuit endormie

méditation de la pelouse sous la neige
mémoire de la source vertébrale

mémoire des outardes venant se poser chaque printemps
sur la poitrine des battures et l’estran de tes reins


mémoire de l’oubli
me ajudem
je suis d’une tribu
mise en jachère par l’histoire

je suis du clan-papillon
butinant d’une langue à l’autre sans lieu fixe
à travers tous les sucs de la transhumance

memoria oh memoria

mémoire en fièvre mémoire en friche
mémoire-fusion mémoire-érosion
me ajudem

je suis d’une tribu
aux pollens patinés par les mouillures de l’être

je suis d’une tribu aux archives conservées par le vent
et aux mythologies incrustées de lichens

tapis roulant
traversé de frontières
qui jamais ne lui ont appartenu
sous le flot des arrêtés-en-conseil
je suis d’un peuple ayant vu sa géographie
se dérober sous ses mocassins
pour le soulager de sa propre errance
je suis d’un peuple dont on a arraché
tous les muguets sauvages
pour le soulager de sa liberté

*


memoria oh memoria

mémoire orale
mémoire sans voix
mémoire analphabète

mémoire ensevelie sous les mangroves du grand nord
mémoire du ventre assoupi sous les crans de la nuit

mémoire ovale
mémoire migrante
mémoire en flocons de brume

mémoire des gouttes de silence sur les cristaux de soleil
mémoire de la glace en transes
mémoire des ruisseaux intra-utérins
sur la paroi du couchant

mémoire des sauts de lèvres
dans la fardoche du rêve

mémoire du passage-de-la-grande-coulée
glissant vers la plage endormie de l’oubli

mémoire de tous les non-dits de l’été

raconte-moi je t’en prie
tout ce qu’ils n’ont cessé d’oublier pour vivre
si tu veux que j’oublie à mon tour
par fidélité patriotique


des hommes en rouge sont venus ils ont brûlé nos maisons et nos goélettes ils ont saccagé nos champs et fauché nos rêves le long du fleuve et alors nous avons décidé de brûler nos mémoires pour étouffer leurs feux et défaire toute trace de leur passage

des hommes en rouge sont venus ils ont voulu emporter ta crinière et arracher tes fougères mais tu leur as échappé comme un vol de sarcelles sur le jusant en claquant joyeusement des ailes

un grand frisson boréal a traversé le crépuscule de part en part et nous sommes réapparus de l’autre côté de l’hiver comme des perdrix blanches aux pétales vermeilles qu’aucun moins quarante ne saurait contenir

et voilà que nous avons dansé comme des saute-neige qu’aucune congélation ne saurait anéantir


*

mémoire de tous les non-dits de l’hiver

raconte-moi je t’en prie
tout ce qu’ils n’ont pas cessé de se cacher pour vivre
sans s’avouer qu’ils en mourraient déjà

mémoire des pas qui se promènent
dans la cuisine des petits canadas nice & wasp
derrière la fenêtre de l’assimilation


eux qui avaient parcouru l’amérique de fond en comble bien avant l’arrivée des yanquis n’avaient qu’une seule hantise se départir de leur archéologie première oublier leur histoire par le culte même du passé afin de devenir de vrais-américains-de-la-dernière-heure — tout comme les Grecs Italiens Portugais ou Chinois — et avoir enfin droit au plaisir de la même ségrégation démocratique que tous les autres
«Oh tell me, please tell me, don’t you remember? Tell me that language you were murmuring to me when I was a kid! It was so soft. Fresh as a pillowslip. Oh, tell me again that chanson you were singing so quietly in the twilight’s rocking chair. That lullaby. Lul-la-by! That libellule. Li-Bell-Youle. You don’t know anymore? You have forgotten again the word libellule. I can’t believe it. It had taken you a full month to extract it from the basement of your fading memory and you lost it again. I just can’t… Your name is the last drop of french I got. Nothing else. Why have you quitted speaking my own language? You should have quitted smoking instead. Why have you quitted dreaming our own memory? Why? Why? Why? Why have we let so quietly our own heritage be wiped off?»
Libellule. Libellule. Li-Bell-Youle. Oh, what a splendid lullaby we used to be!


*

memoria memoria

memory of other languages
I’ve once spoken
et dont j’ai oublié tous les grelots

mémoire d’un autre langage
disparu sous la ligne de flottaison

mots hurons
mots iroquois
mots muskégons
mots partis en canot
sur la géographie de la toundra
pour ne jamais revenir
nee-zee t’sontsi-tzé
bou-tchi-à-tcho
maçi tcho

mots-frasil humectant les lèvres
de la rivière enragée
chansons esquimaudes dansant
sur les aurores boréales de février

tell me brother
quelle langue rêvaient nos ancêtres
sur la marée du fond des bois
quelle langue traçaient nos ancêtres
en ouvrant la trail après la tempête

fala para me irmazinha
quelle langue causaient les anciens
aux racoûnes en fleur et aux renards croisés
quelle langue rêvaient les sorciers de l’île d’orléans
juste avant de se transformer en wendigos

mech’ mech’ mech’ don’

marche marche marche donc
glottaient les vieux esquimaux-koutchines du koyoukon
à leurs chiens-loups

ravages chicoutées michipichou
nâgane barcanes bouscueils

d’où me viennent tous ces mots
ayant échappé au contrôle académique

ouapiti chikok carcajou
aglou oumiak eekalou

mais d’où me viennent donc
tous ces sons

*

mémoire d’une perte de rivière
mémoire d’une résurgence géographique
frimousses marines
glaciers jongleurs
forêts galeries

mémoire morène
mémoire-marrow
mémoire-marronne

mémoire de la peau

a pele como memoria
o sotaque como pele

la peau comme un accent
la mémoire comme couleur

*

mémoire-marée
approche-toi encore plus près
prends ma rivière par la main que je te raconte

assis devant le shack du patriarche
au détour de la baie-des-shikoks
j’ai vu arriver un jour par le train la ville de chicago
vers la fin d’un après-midi de scattered showers

j’étais là always
j’étais toujours présent
derrière l’histoire de ce continent

à l’angle de la 51ème et de la 49ème
durant la nuit des longs couteaux
just behind the fence
I was there

haven’t you seen me in the shadow
surveillant un nuage de maringouins

I was always there
and you never knew

I was there
standing under the sun
quand le missouri a pris son dernier bateau à roues

j’étais
à Saint-Louis-du-Mississipi
quand le corsaire Jean Lafitte est mort comme un prince
racontant une dernière histoire d’abordage amoureux
pour réchauffer un vieux Métis transi de fièvre

I was always there

mémoire apeurée devant ses propres souvenirs
pourquoi avoir fait semblant de ne pas me voir

j’étais ici là-bas partout
and
while they were trying to tear off my witnessing-eyes
je leur sifflais au visage
la chanson des folles avoines et du riz sauvage
et leur échappais à nouveau
dans un tourbillon de rigodons à deux ponts

*


regards de toutes les caravelles
balayées par le solstice

géographies géographies
névés névés névés
me ajudem

voilà que la grande marée de juin
a roulé ses mots jusqu’à la croix du nord
et baigné ses joncs jusqu’à l’étoile du sud

mémoire-mirage
mémoire-glacis
mémoire du futur

vienne la clarté de la brume
vienne l’odeur de la lumière fraîche
jusqu’aux cuisses de l’aurore

j’ai franchi tous les rapides
et descendu tous les portages
j’ai remonté toutes les forêts
et traversé toutes les clairières

écrivain analphabète de la traversée géographique
je veux nager dans la débâcle des siècles
et reprendre l’espace évanoui

 

Jean MORISSET
bele horizonte / Montréal
10 août - 20 octobre 1990