COURIR LE PLEIN (1)
Premières notes archipélagiques
sur l’archipel de la Manche

Anne Bineau

 

 

   

Et de nouveau la tempête fait rage! Des navires pris de cours sont venus chercher refuge dans le Grand Russel, entre Guernesey et Herm. La mer implose.

J’ai passé de longues heures, cet après-midi, à la Priaulx Library: ronflements du poêle à charbon; odeur âcre qui saisit à la gorge dès la première porte franchie; sous-mains en cuir, usés par le temps…

On m’a confié la tâche d’établir une biographie annotée de tous les livres écrits sur Victor Hugo ou par lui, que possèdent les deux bibliothèques de l’île.

En quittant les lieux à la tombée de la nuit, ses vers me couraient dans la tête:

- Qu’es-tu passant? Le bois est sombre
Les corbeaux volent en grand nombre,
Il va pleuvoir
- Je suis celui qui va dans l’ombre
Le Chasseur Noir!

*

Expulsé de Jersey pour raisons politiques, Victor Hugo aborda dans l’île de Guernesey un jour âpre d’octobre 1855: «la mer était grosse, le vent rude, la pluie froide, le brouillard noir». Pour lui et le cercle des proscrits qui l’avait suivi, Jersey n’avait constitué qu’une prolongation de vie parisienne. En attente de temps meilleurs, il avait continué son action politique, montrant mépris, haine et colère à l’égard de Napoléon «le Petit» et désir de vengeance dans ses Châtiments.

Alors qu’à la suite de l’expiulcheune la plupart des proscrits avaient gagné l’Angleterre, V. Hugo choisit, à l’image de Chateaubriand qui avait posé le pied sur l’île, ce tas de pierres entouré d’océan.

Il faudrait parler d’affinités géographiques entre Hugo et ce rocher solitaire, ou mieux, de correspondances géomentales, l’isolement géomorphique propre à l’île allant de pair avec l’isolement intérieur qui ne cessait de s’accroître en lui comme «condition même de [son] travail».

S’il existe, à longue échelle, une action du milieu sur les formes animales et végétales, on peut se demander: qu’en est-il pour l’homme à l’échelle d’une vie? Car avant d’être un animal politique, l’homme est bien, et d’abord, un «animal biocosmopoétique» (pour reprendre le terme de K. White).

Or c’est là le propos de la géopoétique telle que je l’ai comprise, ou du moins l’un de ses propos: étudier les correspondances qui se font entre le paysage physique et le paysage mental; voir les transformations qui peuvent s’opérer, au contact d’un milieu autre, dans la structure mentale.

Quand Hugo débarque à Guernesey, il a un rêve en tête: se construire un atelier sur la falaise: «Mon rêve serait d’habiter Guernesey dans une chambre dont la fenêtre donnerait immédiatement sur la mer.» Avec la construction de son look-out, promontoire sur un promontoire, «sorte de nid de goélands» au sommet de la maison — à la fois observatoire pour la «contemplation des fourmillements de l’univers» et phare ouvert sur la mer —, il est de plain-pied dans l’océan et le ciel. Il peut enfin devenir «le Poëte du dehors».

«Rendez-vous compte de l’état de mon esprit dans la solitude splendide où je vis, comme perché à la pointe d’une roche, ayant toutes les grandes écumes des vagues et toutes les nuées du ciel sous ma fenêtre; j’habite dans cet immense rêve de l’océan, je deviens peu à peu un somnambule de la mer», note-t-il dans ses carnets. Cette solitude, il la cultive jalousement et c’est elle qui lui fait aimer l’exil. «Allons, écrit-il en 1865, il faut bien que je le dise, décidément j’aime l’exil. Sait-on ce que je trouve dans l’exil? D’abord le désert. Pas de visites à recevoir, pas de visites à rendre, le bonheur d’être seul, la lecture paisible, la rêverie paisible, le travail paisible, la sauvagerie.» Ne plus avoir à céder aux mille obligations de sa vie de pontife et aux convenances de la vie sociale, briser le cadre des habitudes parisiennes (transposées ensuite à Jersey), voilà ce que lui donnait l’île de Guernesey: «insulaire, c’est-à-dire isolé». Pour le nouvel an de 1870, alors qu’on l’avait forcé, avec grande difficulté, à accepter les visites des plus hautes notabilités de l’île, il note dans son carnet, à la date du 2 janvier: «*J’ai tenu bon et n’ai pas rendu les visites. Je veux rester solitaire.»

Hugo aura même la tentation de pousser plus avant son isolement, en allant, ermite de la mer, se retirer sur Les Casquets, île à la surface encore plus réduite et à l’accès plus difficile, mais île abritant un phare. «Je médite d’aller, avec qui veut me suivre, vivre seul aux Casquets, là-bas, en pleine mer. Je mets en ce moment ce rocher à l’étude. Je suis infatigable en fait de solitude.»

À Guernesey, il se produit comme une osmose entre Hugo et l’océan. Le poète s’immerge — immersion physique par les bains de mer qu’il prend «à profusion» (dixit sa fille Adèle), et immersion mentale: il parle de l’océan comme de «cette énorme pensée vivante où [il] s’abîme». En retour, l’océan l’imprègne, ainsi que son œuvre: «*je me mets tout entier dans ce que je fais, note-t-il dans une lettre à Paul Meurice de 1869, et j’y mets aussi mon horizon qui avant était Paris et qui maintenant est l’océan.» Debout à sa planche de travail, dans son atelier de verre ouvert sur la mer, Hugo écrit, trempant sa plume d’oie dans le creux d’un galet qui lui sert d’encrier: «Il y a toujours sur ma strophe ou sur ma page un peu de l’ombre du nuage et de la salive de la mer, ma pensée flotte et va et vient, comme dénouée par cette gigantesque oscillation de l’infini.»

De fait, les textes publiés lors de son séjour sur l’île seront tous empreints de cette écume portée par les vents: Les Travailleurs de la mer (paru en 1866), avec son livre préliminaire L’Archipel de la Manche et son reliquat La Mer et le Vent. À son sujet, le 18 janvier 1861, V. Hugo envoie une lettre à Michelet, qui vient de lui faire parvenir La Mer: «Nous nous côtoyons; cet automne, j’ai presque écrit un volume sur la mer, et voici que votre livre m’arrive. Je l’ai lu, je l’ai dévoré, je vais le relire; il y a naturellement et nécessairement des points où mon étude touche votre travail. Je suis tout heureux de ces rencontres.» Il y a encore le chapitre «La mer et la nuit» de L’Homme qui rit, paru en 1869.

Il est cependant à regretter que dans ce cadre qui lui seyait si bien et qui aurait si bien convenu, Victor Hugo n’ait pas mené à bien son projet, ébauché dès 1840-42, de publier un livre d’un nouveau genre qu’il aurait appelé Le Tas de pierres. «Le tome troisième du Livre du rôdeur de nuit sera publié au mois prochain et sera intitulé Le Tas de pierres. L’auteur croit devoir prévenir les personnes qui lisent plus volontiers les romans que les autres livres que Le Tas de pierres n’appartiendra en aucune façon à ce genre d’ouvrages.» À quel genre donc? Il faut attendre novembre 1846 pour en avoir la réponse: «Le travail qui me reste à faire apparaît à mon esprit comme une mer. C’est tout un immense horizon d’idées entrevues, d’ouvrages commencés, d’ébauches, de plans, d’épures à peine éclairées, de linéaments vagues — entassement d’œuvres flottantes où ma pensé s’enfonce sans savoir si elle en reviendra.» (Mes italiques.) Ces «œuvres flottantes», catégorie à part de son œuvre, qui se rattachait à elle «quoique sans lien apparent», Victor Hugo demandera, dans son testament littéraire du 23 septembre 1875, qu’elles forment plusieurs volumes intitulés Océan. Et parmi les dossiers retrouvés après sa mort, plusieurs avaient été intitulés par Hugo: Tas de pierres.

*

Dans la vieille cabane du bout du port, ce dimanche de la fin novembre.

J’aime cette baraque en bois: un lieu d’hommes, exigu, qui sent le tabac fort et résonne de la «vieille langue de mer».
«La maïr vole coum les terres, elle est éragie. I’faut qu’elle s’mollie ou bian nou n’éra pas d’paissaon.
— L’nord-est fait volaïr l’galet.
— J’mi m’envai bétaot batte la maraïe.»

Je pense à ces femmes de pêcheurs, celles qui se réunissaient autrefois sur la grève pour tricoter les «gansey» ou «guernesiais», ces pulls qu’ils portent encore aujourd’hui, réputés pour leur forte résistance au soleil, au sel de mer, aux embruns, aux assauts du vent.

Le tricot n’était pas seulement un moyen de se faire des vêtements. C’était aussi une pratique visant à s’imprégner de l’esprit du lieu.

Les femmes puisaient leur inspiration dans ce qu’elles voyaient: les formes fournies par le littoral (ridelis laissés sur le sable par la marée, courbure de la vague, spirale des coquillages, traces de pattes sur l’estran, lançons frétillant dans les mailles du filet, arêtes de hareng — qui ont donné le motif à chevrons; les formes fournies par les outils des hommes (cordages, filets, échelles en corde, ancres, chaînes); les intempéries (grêlons, foudre…). C’est pour cette raison qu’elles travaillaient uniquement dehors, à la lumière du jour.

Toutes ces formes naturelles, d’une extrême richesse, elles les reproduisaient dans leur tricot par la combinaison, d’une extrême simplicité, de rang à l’endroit et de rang à l’envers.

J’ai sous les yeux une vieille photo de 1901 où on les voit debout dans le vent, l’aiguille statique coincée dans un fourreau en bois (pour soutenir une partie du poids du tricot, servir d’appui et faciliter ainsi le travail en le rendant plus rapide), alors que leurs hommes sont occupés à la fabrication des caques où viendront s’empiler les harengs salés. Il existait tout un artisanat autour des fourreaux. Le bois était récupéré sur d’anciennes épaves de bateau. De forme carrée ou tournés en rond, ils étaient sculptés ou pyrogravés. Un bouchon fait d’os, lui aussi gravé, était inséré dans l’extrémité creusée de l’aiguille, afin d’éviter que les mailles ne filent. Le fourreau était attaché à la taille avec une ceinture. Certaines femmes recouraient à des méthodes plus rudimentaires: une botte de paille attachée avec un ruban ou une toile à voile roulée, dans lesquelles elles enfonçaient l’aiguille.

*

Quand, par suite de fortes tempêtes, la quantité de varech rejeté par la mer était trop importante pour être récoltée en une seule charretée, la coutume guernesiaise voulait que l’on en fasse un tas au haut de la grève, au sommet duquel on posait deux galets blancs.

Apercevant le tas surmonté des deux galets, le rôdeur des grèves passait son chemin: quelqu’un, plus tard, viendrait le prendre.

allaïr an vrésciaï: récolter le varech
vrétchaeux: goémonier
tchérière: brèche ouverte dans la roche pour permettre le passage des charrettes jusqu’à la grève
sécage: emplacement sur la dune pour faire sécher les algues
énne étente: ligne brune formée par les algues mises à sécher
enné amaontaïe: un tas de varech
vraic vénànt: algues détachées de leur lieu de croissance par les tempêtes et rejetées sur le rivage par les courants
vrésciaï: algues fauchées par l’homme sur les rochers à marée basse
lè raté à vraic: râteau pour ratisser le vraic vénànt dans la mer
enné fourque à vraic: fourche pour ramasser le vraic vénànt sur l’estran
lé faucillaon à vraic: faucille pour couper les algues à même les rochers
chénas à vraic: grenier où était entreposé le varech séché.

Un arrêté de la Cour Royale de Pâques 1611 stipule que «nul ne s’ingerra d’assembler et recueiller le vraic, venant ou scie, devant le soleil levant ou après le soleil couchant». Seuls les indigents étaient autorisés à le récolter à la nuit — à condition qu’ils utilisent leur propre dos pour remonter le varech au-dessus de la laisse de haute mer.

La première récolte du vrésciaï avait lieu durant lé grand flo d’mars.

Le vraic vénànt pouvait être récolté tout au long de l’année, soit par marée descendante, la maïr d’valànt, en le ramassant sur le sable; soit par marée montante, le montànt d’la maïr, en le ratissant dans l’eau.

*

Après un séjour de plusieurs années à Jersey, qu’il consacra à l’étude de la géologie de l’île, Pierre Teilhard de Chardin présentait, devant la Société géologique de France, sa note «Sur la structure de l’île de Jersey», lors de la séance du 17 novembre 1919: «La géologie de Jersey est bien connue, et depuis longtemps. Un travail cependant restait à faire: trouver les relations stratigraphiques des éléments reconnus, expliquer la structure de l’île.»

Pourtant, quelques vingt années plus tard, ce n’est plus à la minéralogie ou à la géologie pures qu’il s’intéresse, mais à la «géobiologie», dont il invente le concept. En 1940, il fonde à Pékin l’Institut de géobiologie et fait paraître, trois ans plus tard, le premier numéro de sa revue, Geobiologia. Son but: «...étudier l’Évolution combinée du Sol et de la Vie sur le continent asiatique considéré comme formant un noyau semi-autonome de la croûte terrestre».

La géobiologie partait d’une double évidence: d’une part, les êtres vivants, pris tous ensemble, forment un seul système lié à la surface de la Terre — système dont les éléments ne sont point simplement serrés et moulés les uns sur les autres comme des grains de sable, mais organiquement inter-dépendants les uns des autres. D’autre part, cette nappe organique n’est pas physiquement séparable, dans sa genèse et sa permanence, de la masse générale de la Terre qu’elle recouvre — la Terre considérée non pas seulement comme support spatial, mais comme «matrice» de la couche vivante qui l’enveloppe. De là l’importance croissante accordée à la notion de Biosphère comme réalité physique, aussi essentielle à la Terre que les autres «sphères» (minérales, liquides, gazeuses) dont l’agencement concentrique construit le corps de la planète.

Dans l’esprit de Teilhard de Chardin, la géobiologie, définie comme «la Science de la Biosphère», s’affirmait immédiatement comme autonome. Elle ne risquait pas de «se juxtaposer» dans le même plan, comme une radiation de plus, aux différentes branches de la biologie (paléontologie, écologie, biogéographie), «mais à leur groupe entier elle se superposait comme un principe totalisateur d’ordre différent, les nouant, les dirigeant, et les concentrant toutes en un seul faisceau», sur un objet qui était spécifiquement le sien:

— étudier la formation d’un continent;
— reconstituer parallèlement l’établissement et la différentiation des formes végétales et animales à la surface de ce continent;
— dégager le synchronisme et l’action réciproque des deux dévelop-pements.

Ainsi la géobiologie se proposait-elle d’étudier l’«action organo-plastique» exercée sur les formes animales et végétales par le Milieu dans lequel elles se développaient».

L’orientation éditoriale de Teilhard de Chardin était intéressante: «…Non pas récolter le plus grand nombre possible de renseignements scientifiques, mais dégager, dans la masse de ce qui se trouve et de ce qui se publie, les éléments significatifs et intéressants pour une vision cohérente de la Biosphère.» Cette volonté de sélectionner les éléments essentiels, de faire un «choix en vue d’une synthèse», le conduisait tout naturellement à rejeter la précipitation: «À ses débuts, Geobiologia ne peut et ne veut connaître d’autre périodicité que celle indiquée par l’accumulation des choses à dire [souligné par nous].»

Dans un des articles du premier numéro, on pouvait lire ceci: «...deux points aussi éloignés que sont les Îles Britanniques et l’archipel japonais présentent plus de ressemblances fauniques et végétales que n’en présentent les îles Bali et Lomback dans l’archipel malais, alors qu’une distance de quelques miles seulement les séparent.»

*

En 1989 paraissait dans la revue Nature le compte-rendu d’une étude faite par un zoologue sur l’île de Jersey. Il y était justement question de cette action organo-plastique du milieu sur les formes vivantes. Pour ce chercheur de Cambridge, ses découvertes faites dans la grotte de Belle Hougue, au nord de l’île, constituaient la première démonstration scientifique de la façon dont les grands mammifères géants de la préhistoire avaient pu évoluer jusqu’aux petits animaux qui nous entourent, sous l’effet d’une modification importante du milieu. Car, lors de la dernière période des grandes glaciations de notre ère quaternaire, les énormes variations climatiques ne modifièrent pas seulement la végétation ou le relief des continents, par élévation ou diminution du niveau des mers. C’est toute l’échelle des formes de vie animale qui se trouva réduite.

L’île de Jersey n’a pas toujours été isolée par la mer. Aujourd’hui encore, il suffirait que les eaux baissent de huit mètres seulement pour qu’émerge une langue de terre rattachant l’île au continent. Lors de la dernière période glaciaire, il y a 120.000 ans, Jersey était une presqu’île sur laquelle les populations animales arrivaient librement. Or, durant cette période thermiquement instable, une saison chaude de six mille ans s’est intercalée. L’eau, alors figée en glace, a fondu; le niveau des mers a monté; et pendant ces six mille ans, Jersey est devenue une île, isolant totalement les espèces qui vivaient sur ce bout de terre de celles du continent. C’est pendant cette période de soixante siècles que les cerfs préhistoriques de Jersey sont devenus nains.

Sans doute la montée des eaux a-t-elle été considérable pour empêcher les grands cerfs de l’époque, excellents nageurs, de rejoindre le continent. Contraints de s’adapter à l’habitat, devenu plus étroit, et à la nourriture, dont la quantité s’était considérablement amoindrie, les cerfs de Jersey, pour survivre à leur nouvelle condition insulaire, évoluèrent donc vers le nanisme: avec leurs trente-six kilos, ils pesaient six fois moins que les mâles continentaux de deux cents kilos. Quand le froid est revenu au bout des six mille ans, rattachant à nouveau l’île au continent, les cerfs nains n’ont pas survécu. On pense qu’ils ont alors mêlé leurs gênes à ceux de leurs ancêtres, donnant comme résultat le cerf intermédiaire que nous connaissons aujourd’hui.

*

Cet après-midi, j’ai pris le bus jusqu’à Jerbourg Point, puis j’ai longé le sentier des douaniers depuis St Martin’s jusqu’à la plage de Moulin Huet, au sud-est de l’île de Guernesey. Il y avait un pommier sauvage, les branches prêtes à craquer sous le poids des fruits. Les poches pleines, j’ai continué la marche. Il faut s’enfoncer dans une petite vallée boisée, dont le chemin principal croise Water Lane, avant de déboucher sur une plate-forme d’où la vue s’ouvre: le Tas de Pois d’un côté, de l’autre, la baie de Petit Port.

J’ai repensé aux tableaux de Renoir: La Côte de Moulin Huet où le peintre, en retrait dans la vallée, n’aperçoit qu’un tout petit bout de mer; Baie de Moulin Huet à travers les arbres avec la falaise ocre-rose et les arbres rouges; ou encore Cradle Rock, où, descendu sur la plage, il a peint des silhouettes se baignant dans la mer avec, au second plan, les fameux rochers de la baie. Mais celui qui me parle le plus, c’est son Jour de vent à Guernesey. Le tableau a été peint du haut du sentier des douaniers, en regardant vers le Tas de Pois. Le vent du sud-ouest se lit dans le paysage: ondulation des nuages blancs-bleus, mouvement des branches de l’arbre, agitation des vagues, courtes et saccadées.

Renoir passa plus d’un mois à Guernesey, à la fin de l’été 1883 (il arriva à St-Pierre Port au début de septembre et en repartit le 9 octobre). Il y peignit une quinzaine de toiles, représentant toutes la baie et la plage de Moulin Huet, mais avec des thèmes différents: vues panoramiques du chemin descendant à la baie (le panorama change constamment au fur et à mesure que l’on descend le sentier), scènes de groupes de personnages parmi les rochers sur la plage ou encore esquisses des rochers et de la mer.

Le choix de Moulin Huet n’était pas un fait du hasard. Dans un article intitulé The Climate of Guernsey (1867), le Dr Sieveking décrivait ainsi les couleurs de la côte: «...sur le versant sud s’étend un paysage magnifique qui, dû à la teinte ocre, riche, de la syénite qui compose la falaise du bord de plage, contraste d’une manière frappante avec d’une part, le vert éclatant des vallées et des sommets de collines et, d’autre part, les teintes sans cesse changeantes de l’océan». Ainsi le lieu pouvait-il convenir à un peintre attiré, comme l’étaient les impressionnistes, par les effets d’atmosphère, les jeux de la lumière et des variations du temps sur le paysage.

Les impressionnistes, on le sait, furent les premiers en Occident, à aller planter leur chevalet dehors; car ce qui les intéressait, c’était de capter la lumière, la mobilité, la diversité qu’elle apportait aux choses de la nature. Rappelons ce que Cézanne disait en 1866: «...tous les tableaux faits à l’intérieur, dans l’atelier, ne vaudront jamais les choses faites en plein air». Loin de porter leur attention sur les détails, c’était l’effet global qu’ils voulaient saisir, comme l’explique Renoir dans une lettre de 1882: «Ainsi à force de voir le dehors, j’ai fini par ne plus voir que les grandes harmonies sans plus me préoccuper des petits détails qui éteignent le soleil au lieu de l’enflammer», et dans une autre du 3 novembre 1884: «Quant au fini, ou plutôt au léché, car c’est cela que le public veut, je ne serai jamais d’accord avec lui.»

Lui qui avait peint sa première Baigneuse en 1881, au retour d’un voyage en Italie, il fut frappé de trouver à Guernesey cette désinvolture avec laquelle les baigneurs se déshabillaient sur la plage de Moulin Huet. «J’espère rentrer bientôt avec quelques toiles et des documents pour faire des tableaux à Paris, écrivit-il à Paul Durand-Ruel, le 27 septembre 1883. Je me suis trouvé ici sur une plage charmante et sortant complètement de nos plages normandes. Ici l’on se baigne dans les rochers qui servent de cabine, puisqu’il n’y a rien autre chose; rien de joli comme ce mélange de femmes et d’hommes serrés sur ces rochers […]. J’aurai donc une source de motifs réels dont je pourrai me servir […]. Rien de plus amusant, en circulant dans ces rochers, que de surprendre des jeunes filles en train de s’apprêter pour le bain, et qui, quoique anglaises, ne s’effarouchent pas autrement.»

C’est à partir de ces «documents» et de ces «motifs réels» que Renoir peindra, dans son atelier parisien, sa Baigneuse assise de 1883-84, où l’on retrouve, en arrière-plan, les rochers de Moulin Huet tels que peints dans sa Marine de Guernesey: coups de brosse vifs et fluides qui rendent compte de l’assaut incessant des vagues sur les rochers.

*

«Messieurs, si on venait vous dire: une de vos frontières est menacée; vous avez un ennemi qui, à toute heure, en toute saison, nuit et jour, investit et assiège une de vos frontières, qui l’envahit sans cesse, qui empiète sans relâche, qui aujourd’hui vous dérobe une langue de terre, demain une bourgade, après-demain une ville; si l’on vous disait cela, à l’instant même cette chambre se lèverait et trouverait que ce n’est pas trop de toutes les forces du pays pour le défendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette frontière, elle existe, c’est votre littoral; cet ennemi, il existe, c’est l’océan.»

Je suis en train de lire ce discours de Victor Hugo, prononcé à la Chambre des Pairs les 27 juin et ler juillet 1848, dans le petit bureau de Hauteville-House (ancien cabinet de toilette d’Adèle). «Consolidation et Défense du Littoral» — tel en est le titre.

Avant de connaître l’exil insulaire dans l’archipel de la Manche, longtemps déjà, V. Hugo avait fréquenté les rivages de la mer. Et tout particulièrement le «blanc trait» des marins du Pays de Caux: promenades sur la falaise entre Le Tréport et Le Havre; puis d’Étretat à Montivilliers à marée basse, à travers les goémons, les flaques d’eau, les algues glissantes et les gros galets; séjours à Veules-les-Roses et à Saint-Valéry-en-Caux, où il dit avoir passé huit heures à regarder la mer en colère. Mais aussi voyages en Bretagne avec Juliette Drouet; puis dans le nord de la Belgique, où il marche de longues heures le long du rivage à Ostende: «...c’est en se promenant dans les dunes qu’on sent bien l’harmonie profonde qui lie jusque dans la forme la terre à l’océan».

«J’ai, à diverses reprises, passé beaucoup de temps au bord de la mer, précise-t-il dans son discours; j’ai de plus, pendant plusieurs années, parcouru tout notre littoral de l’océan, en étudiant avec le profond intérêt qu’éveillent en moi les choses de la nature, la question du littoral.» Cette question est à ses yeux de tout premier ordre. Pourtant, et c’est ce qu’il regrette, elle n’apparaît quasiment jamais dans les délibérations des assemblées et ne semble pas préoccuper les «corps délibérants» — sans doute parce qu’elle allie à une question politique un élément géologique qui leur est étranger.

Victor Hugo réclame donc «une grande loi» ayant pour objet de «maintenir, consolider et améliorer la configuration de notre littoral» — non pas quelques travaux partiels ici ou là (le court terme, si cher aux politiques), mais des travaux d’ensemble orientés selon «un grand but» et «une grande vue». Les exemples qu’il donne à la Chambre, pour justifier la nécessité et l’urgence de cette loi, V. Hugo les puise dans ce qu’il a vu au cours de ses marches sur les falaises normandes, et dans ce qu’il a lu: deux ouvrages de Frissard que j’ai retrouvés dans sa bibliothèque de Hauteville-House et qui lui sont dédicacés: Histoire du port du Havre (1837) et Notes prises au Cours de Ports de Mer (École Royale des Ponts et Chaussée, session 1844-45).

«L’immense falaise, qui commence à l’embouchure de la Somme et qui finit à l’embouchure de la Seine, est dans un état de dégradation perpétuelle»; «Étretat s’écroule sans cesse»; «le Bourgdault avait deux villages il y a un siècle, le village du bord de la mer, et le village du haut de la côte; le premier a disparu». S’il faut, explique Victor Hugo, des milliers d’années à l’action atmosphérique pour démolir une muraille comme les Pyrénées, très peu de temps est nécessaire aux flots de la mer pour dégrader une côte: «...un siècle ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans, quelquefois un coup d’équinoxe».

À «la dégradation de nos dunes et de nos falaises», Hugo ajoute le problème de l’envasement des ports, et particulièrement du port du Havre: «...les courants de la Manche s’appuient sur la grande falaise de Normandie, la battent, la minent, la dégradent perpétuellement; cette colossale démolition tombe dans le flot, le flot s’en empare et l’emporte; le courant de l’océan longe la côte en charriant cette énorme quantité de matière, toute la ruine de la falaise; chemin faisant, il rencontre Le Tréport, Saint-Valéry-en-Caux, Fécamp, Dieppe, Étretat, tous vos ports de la Manche, grands et petits, il les encombre et passe outre». Arrivé au cap de la Hève, le courant rencontre la Seine. «À l’endroit précis où les deux courants se rencontrent, devant le Havre même, sous cette mer qui ne dit rien au regard, un immense édifice se bâtit, une construction invisible, sous-marine, une sorte de cirque gigantesque qui s’accroît tous les jours, et qui enveloppe et enferme silencieusement le port du Havre.»

Après avoir examiné les causes qui provoquent la démolition du littoral, à savoir, le choc de la vague, et analysé ce qu’est la force de la vague, Victor Hugo propose la construction généralisée de brise-lames, selon le modèle inventé par un Anglais, le capitaine Taylor, et qu’il avait pu voir en juin 1836 lors d’un voyage à Saint-Malo. «Vous pouvez arrêter la dégradation de vos côtes, lance-t-il aux pairs de France. Le choc de la vague est le danger, le brise-lames serait le remède.»

Si ce discours ne semble pas avoir été suivi d’effets, il n’est cependant pas resté lettre morte. Victor Hugo le reprend, quelques dix années plus tard, pour écrire le premier chapitre de L’Archipel de la Manche, introduction géologique, géographique, historique, linguistique des Travailleurs de la Mer.

«L’Atlantique ronge nos côtes. La pression du courant du pôle déforme notre falaise ouest. La muraille que nous avons sur la mer est minée de Saint-Valery-sur-Somme à Ingouville, de vastes blocs s’écroulent, l’eau roule des nuages de galets, nos ports s’ensablent ou s’empierrent. Chaque jour un pan de la terre normande se détache et disparaît sous le flot. Ce prodigieux travail, aujourd’hui ralenti, a été terrible. Il a fallu pour le contenir cet éperon immense, le Finistère. Qu’on juge de la force du flux polaire et de la violence de cet affouillement par le creux qu’il a fait entre Cherbourg et Brest. Cette formation du golfe de la Manche aux dépens du sol français est antérieure aux temps historiques. La dernière voie de fait décisive de l’océan sur notre côte a pourtant date certaine. En 709, un coup de mer a détaché Jersey de la France. D’autres sommets des terres antérieurement submergées sont, comme Jersey, visibles. Ces pointes qui sortent de l’eau sont des îles. C’est ce qu’on nomme l’archipel normand.»

Par ailleurs, il gardera toujours une fascination pour les brise-lames, comme le prouvent deux de ses dessins: Brise-lames à Jersey, peint à l’encre brune et noire dans les années 1852-55, et cet autre, daté du 13 janvier 1865, où Hugo écrivit: «...gros temps, l’extrémité du brise-lames à Guernesey, vu de mon look-out».

*

Je viens de passer deux bonnes heures à lire les Poësies françaises et guernesiaises de Métivier, un poète local du XIXe siècle, passionné d’étymologie et fervent défenseur de la langue guernesiaise. Son Dictionnaire franco-normand de 1870 signale l’origine de bon nombre de mots composant l’idiome guernesiais, qu’ils proviennent du celtique, du gaulois, du latin, du tudesque, de la langue grecque ou hébraïque.

J’étais dans le look-out, assise sur l’un des divans où V. Hugo mettait à sécher ses feuilles tout juste écrites. J’apercevais au loin (la visibilité était bonne) l’île de Herm, où plusieurs fois je suis allée, prenant le bateau à lait au petit matin. Hugo disait de Herm que c’était «un eremos», un ermitage, selon une étymologie grecque imaginaire. En fait le mot vient de l’ancien breton par l’intermédiaire d’une communauté monastique qui, suivant saint Magloire, était venue s’installer à Sercq au milieu du sixième siècle. Derrière Sercq, j’apercevais Jersey, dont le nom, comme ceux de Guernesey ou d’Alderney, vient du scandinave (ey pour île). Ainsi Jersey: l’île de Geirr, Guernesey: l’île des gron ou pins et Alderney: aurin-ey, l’île de la laisse de vase.

Le vent (énne bouratchie d’vent: un coup de vent) n’a cessé de s’infiltrer par les fenêtres, aussi peu hermétiques que du temps de Hugo! Et je suis tombée sur ce petit poème, qui convient parfaitement, me semble-t-il, au lieu et au moment. Il s’intitule «Le bénit p’tit racoin»:

Un bénit p’tit racoin, mes livres dans leux nic,
D’s amis qui n’pâlent pas trop, un’ chàmbre et un’ cuisine;
Les murailles jaunes de mousse, et à l’abri du gllic,
Dans l’coin d’ùn carnichot, men fait dans une frumine;
Daeux ou treis viers broudins, la tèle piquie ès vers;
D’s ôzannes ichìn et là, par le gros vent mìnchies;
Un restànt d’encre au fond d’une écritouaire craquie
Où j’trempe le ragot d’pllune auve qui j’écris mes vers —
V’là tout chu que j’desire …
(2)

(1) Dans la région d'Erquy, dans les Côtes d'Armor, le «plein» correspond au plein de la mer, c'est-à-dire la marée haute aux périodes de vives-eaux. «Courir le plein» signifie donc parcourir la laisse de haute-mer à l'époque des grandes marées (et particulièrement celles, tempêteuses, d'équinoxe) pour récolter ce que le flot y a déposé: bois flottés, coquillages, etc. On dit d'ailleurs «écumer le rivage», ou encore, à Guernesey, «battre la maraïe».

(2) Poème de Métivier que l’on pourrait traduire ainsi :
« Un petit recoin béni, mes livres dans leurs niches
Des amis qui ne parlent pas trop, une chambre et une cuisine;
Les parois jaunes de mousse, à l’abri du glui,
Au coin d’un mur, mes hardes dans un coffre;
Deux ou trois tableaux, la toile piquée par les vers;
Des carreaux, ici et là, par le grand vent brisés;
Un reste d’encre au fond d’un écritoire craquelé