Éditorial n°6

Kenneth White

 

 

   

Un certain temps s’est écoulé depuis le n° 5 des Cahiers. Est-ce important ? Je ne le pense pas. J’aime bien l’histoire de ce professeur d’université espagnol qui, après des années d’exil sous le régime franquiste, reprit son cours avec ces mots : « Comme nous disions hier… »

Ce n’est pas le temps qui compte, c’est l’espace.

L’accent, dans ce numéro, est mis sur l’espace, sur divers terres et territoires – en somme, sur la géographie.

Que la géopoétique ait quelque chose à voir avec la géographie, c’est l’évidence même. Mais quelle géographie ? À quel niveau se situe le plus utilement, le plus fertilement la rencontre ? Et quelles pistes, quelles perspectives cette rencontre peut-elle ouvrir ?

Ces jours derniers, je relisais un texte écrit autour de 1785 par Johann Gottfried Herder. Né en 1746 en Prusse orientale, Herder fit ses études à Königsberg, où il suivit l’enseignement de Kant, et mourut, en 1803 à Weimar, où il avait travaillé avec Goethe. Pour Herder, plus connu dans le domaine littéraire pour ses études esthétiques et linguistiques (notamment pour son essai sur l’origine du langage publié en 1772), la géographie bien comprise, c’est-à-dire conçue comme autre chose qu’une sèche statistique, un aménagement du territoire ou une cartographie politique, devrait être le fondement de toute éducation et de toute culture. Connaître l’« écriture physique » de la planète donne à l’esprit à la fois extension et élévation, lui permet de saisir « la vraie musique de l’esprit ».

Nous sommes là, sur la voie de la géopoétique. Mais allons plus loin.

Dans un texte de 1873, Friedrich Nietzsche s’élevait contre ce qu’il appelait l’Historismus, l’historicisme : l’obsession de l’histoire et le fait d’être englué dans l’histoire, ce qui empêche d’avoir une saisie directe du « dehors ». Pour Nietzsche, l’homme moderne « n’a pas de culture », tout simplement parce que l’éducation qu’il reçoit ne lui permet pas d’en avoir : « Nous sommes sans culture et sans éducation, pire encore, nous sommes inaptes à la vision, à l’écoute, à la saisie de ce qui est proche et naturel, autrement dit, il nous manque même les fondements d’une culture. » Poursuivant son analyse, Nietzsche constate que les vies sont coupées en morceaux, mécaniquement divisées entre intérieur et extérieur, tout ceci constituant ce qu’il appelle la « maladie historique » : « L’excès d’histoire a attaqué la force plastique de la vie. » Inutile de dire que depuis Nietzsche la situation a encore empiré.

Comment sortir des vieilles habitudes et de la vieille « nature humaine » ? Comment trouver une autre manière d’être en harmonie avec les forces de la terre et les formes naturelles ? Comment développer une culture à partir de cette base ?

Voilà tout le propos de la géopoétique.

Compte tenu de ces premières considérations, on ne s’étonnera pas trop peut-être de trouver dans ce n° 6 des Cahiers de géopoétique une forte présence russe. C’est que la terre russe est à la fois une de celles qui ont le plus souffert de l’histoire, et aussi une de celles, du moins jusqu’à une époque récente, qui ont été le plus ouvertes à la nature et au cosmos. Voici ce que l’on peut lire dans l’Apologie d’un fou de Piotr Tchaadaev :

« Il est un fait qui domine souverainement notre marche à travers les siècles, qui court à travers notre histoire tout entière, qui comprend en quelque sorte toute sa philosophie, qui se produit à toutes les époques de notre vie sociale et détermine leur caractère. Ce fait, c’est le fait géographique. »

Même Dostoïevski, le plus anthropocentrique des écrivains russes, le plus humaniste, le plus psychosociologue, peut écrire dans son Journal d’un écrivain : « De ma vie, je n’ai rien tant aimé que la forêt avec ses champignons et ses baies sauvages, ses insectes et ses oiseaux, ses hérissons et ses écureuils, avec l’humide et tendre odeur de ses feuillages pourrissants. »

Ici, deux livres de Mandelstam me reviennent en mémoire, Le Bruit du temps et Voyage en Arménie. Dans le premier, Mandelstam évoque ses années d’écolier à l’Institut Tenichev où le programme d’Erfurt de Kautsky (« bande rouge de l’aube marxiste ») avoisinait « La Vie » du « vieux croyant » Avvakoum exilé en Sibérie au XVIIe siècle, ce qui donnait une assez étrange atmosphère intellectuelle. Avide de capter les signes et les éléments d’une forte et rigoureuse perception du monde, le jeune Mandelstam y lisait Tiouttchev : « Et un mince cheveu d’araignée tremble dans le sillon vide. » C’est à la recherche de quelque chose qui à la fois résume et transcende tout cela, ainsi que d’un langage puissant pour l’exprimer, que Mandelstam est parti en Arménie – dans une espèce de géographie inédite.

À côté de la Russie de Prichvine et de Khlebnikov, on trouvera dans ce numéro un autre espace immense, celui des terres australes, cartographié de manière fortement géopoétique par le peintre anglo-australien, John Wolseley.

À côté de ces deux grands espaces, on entrera dans toute une série de territoires denses, en suivant la courbure de la terre, en passant par la Provence et la Béringie, en accompagnant Goethe, en empruntant des chemins de montagne, en longeant un littoral, en allant d’une île bretonne à des îles de l’océan indien.

Il s’agira, comme toujours dans les Cahiers de Géopoétique, de sortir du cauchemar de l’Histoire et du carcan de l’idéologie identitaire, de décloisonner les disciplines, d’ouvrir l’espace, de révéler un monde ouvert. Et toujours sous le signe du coup d’aile.

C’est en pensant au coup d’aile, que, fidèles à notre pratique d’inclure un texte ancien dans chaque numéro, nous plaçons, et ceci dès le seuil, un extrait de L’Oiseau de Jules Michelet, c’est-à-dire d’un historien qui, à un certain moment, a abandonné l’histoire pour écrire sur la nature (voir également ses livres La Mer, La Montagne), avec la sensation de vivre non seulement une rénovation mentale, mais d’entrer dans une véritable vita nuova, et en appelant à « un grand art d’éducation et d’initiation ».

Je termine cet éditorial avec un conte trouvé dans les textes de l’Afrikaner Laurens van der Post. Cela se passe chez les Boschimen, qui « erraient à travers le pays en groupes d’une vingtaine de personnes ». Un jour, au cours d’une séance de chasse, un homme parvint à un étang dans les eaux duquel il vit reflété un grand oiseau blanc. Il se redressa, regarda autour de lui, mais l’oiseau avait disparu. À partir de ce jour, le chasseur changea de mentalité et d’habitudes. La chasse ne l’intéressa plus. Il quitta même son groupe tribal, disant qu’il lui fallait trouver le grand oiseau blanc. Il traversa toute l’Afrique. À chaque lieu habité, il s’enquérait de l’oiseau. « Il était là hier, lui disait-on, mais voilà, il est reparti. » Des années passèrent ainsi. Puis, devenu vieillard, il atteignit une région montagneuse en plein cœur de l’Afrique. Encore une fois, il posa sa question sur l’oiseau. On lui dit que l’oiseau passait toutes ses nuits au sommet de la plus haute montagne. L’ex-chasseur monta donc dans cette montagne. À un certain moment, il se trouva face à une falaise abrupte. Fatigué et découragé, il comprit qu’il ne pourrait pas aller plus loin et se coucha, prêt à mourir. C’est alors qu’il entendit une voix qui disait : « Regarde. » Et voilà que, dans la dernière lumière du soleil couchant, une plume blanche descendait vers lui. Il tendit la main, et la plume s’y posa. Quand Van der Post demanda aux Boshimen quel était cet oiseau, ils répondirent : « C’est l’oiseau blanc de la Grande Vérité. »

C’est donc sur cette salutation à l’Afrique, sous les coups d’aile de la « Grande Vérité », que j’ouvre ce n° 6 des Cahiers de Géopoétique.

Kenneth WHITE