LE DESERT ET L’IMAGINATION COSMO-POETIQUE

Jean-Jacques WUNENBURGER
 

 

   


Une longue tradition de psychologie intellectualiste et intimiste a voulu loger l’imagination dans les seuls recoins obscurs de l’âme, d’où elle viendrait perturber les activités logico-intellectuelles. En ce sens l’imagination se présente comme un magma de reviviscences affaiblies des perceptions externes, agité par des affects désordonnés qui brouillent notre relation au réel.

Pourtant l’imagination a pu aussi être appréhendée, à l’époque de la Renaissance, dans divers courants théurgiques, jusqu’à Novalis et Jung, comme une activité de résonance totale du sujet avec le dehors, le milieu, la Nature, le Cosmos. De même, pour G. Bachelard, toute psychologie de l’homme imaginant doit commencer, pour remonter aux sources cosmopoétiques de l’être, par les images naturelles, «... celles que donne directement la nature, celles qui suivent à la fois les forces de la nature et les forces de notre nature, celles qui prennent la matière et le mouvement des éléments naturels, les images que nous sentons actives en nous-mêmes, en nos organes»(1).

L’imagination a donc, outre son versant qui plonge dans l’inconscient, une dimension, une valence cosmique, non parce qu’elle se greffe seulement sur des éléments ou des lieux de la nature, mais parce qu’elle agit comme un médium, qu’elle fait vivre les images dans un espace ni intérieur ni extérieur, où les figures du dehors et du dedans se mêlent, se nouent, s’emboîtent, se retournent les unes dans les autres. Le cosmos n’est plus seulement alors un spectacle, il devient un monde de formes et de forces dont le retentissement en nous, à travers l’image, nous insuffle la vie et nous entraîne vers une participation intégrative: l’imagination se présente ainsi comme un moyen pour affronter l’existence et pour persévérer dans notre être: «l’homme a besoin d’une véritable morale cosmique, de la morale qui s’exprime dans les grands spectacles de la nature pour mener avec courage la vie du travail quotidien. Toute lutte a besoin, en même temps, d’un objet et d’un décor»(2).

L’imagination ne se réduit donc pas à des impressions en provenance du monde dont elle ferait varier le kaléidoscope, ni à des expressions d’état d’âme qui se projetteraient sur des fragments de la Nature; elle est sous un certain angle une rythmique psychique d’extases et d’en-stases, qui se cristallise en une véritable syncrasie du Moi-Non-Moi.

Comment, et à quelles conditions, pouvons-nous dès lors accéder à cette imagination cosmophore, nous installer dans cette interface où le sujet sympathise avec le cosmos? Il existe sans doute des dispositions, des intentionnalités, des vécus propres qui libèrent le Moi des pesanteurs psychologiques, introspectives, et donc des processus d’identification et de projection qui l’enferment dans le solipsisme. Ne peut-on pas alors émettre l’hypothèse que l’imagination cosmique ne saurait être activée que si le sujet se déprend d’un rapport au monde commandé seulement par l’attraction-affrontement ou par la répulsion-exclusion? Nous ne pouvons, dès lors, espérer libérer en nous l’imagination géo-poétique que si nous sommes disponibles pour un certain pathos, qui n’est plus réceptivité aux accidents de la subjectivité, mais accueil sensible de l’uni-totalité du monde.

Pour tenter de cerner phénoménologiquement cette puissance imaginatrice, par laquelle nous sortons de nous-mêmes, sans nous perdre dans les choses, et accédons à ce tiers-état où le monde et le Moi s’irréalisent pour entrer dans un nexus de troisième type, on peut se proposer d’explorer l’imagination minérale, celle qui nous fait entrer dans une lithosphère. On peut espérer ensuite en tirer les leçons pour mieux cerner, spectrographiquement, la teneur de ce mode poético-imaginatif de l’être-au-monde du Moi.

1. LA PORTE ÉTROITE DE LA LITHOSPHÈRE

L’attirance onirique pour les espaces minéraux est archaïque, protéiforme, et réglée par une série de valorisations spontanées que l’on retrouve, verbalisées, systématisées dans la symbolique des pierres. Que le minéral soit lilliputien sous forme d’un caillou ou d’un cristal ou gullivérien comme dans les paysages désertiques, il dispose du pouvoir de nous installer dans une dynamique psychique marquée par l’expérience d’une dévitalisation.

En ce sens, l’univers géologique est l’opposé de l’univers végétal et animal, c’est-à-dire des manifestations de la croissance, de la fécondité, de la vitalité. L’expérience du milieu minéral nous confronte à une dénudation de la nature, à l’inversion des formes du vivant. Champs de pierres, sables, rochers sont autant de manifestations d’une terre «pelée», écorchée, qui a perdu sa couverture végétale, le manteau de son biotope, qui sépare les profondeurs du sol du ciel. Le minéral c’est à la fois la trace d’une violence, celle qui par le vent, la pluie, a érodé la terre, l’a mise à nu, et la mise au jour d’une fondation, celle de l’inertie de la matière qui s’oppose aux cycles incessants de génération et de corruption qui caractérisent le végétal et l’animal. Le géologique est inséparable d’une régression vers un proto-espace, vidé du grouillement des formes vivantes.

Comment entrer dès lors en phase avec cette organisation étrange, par quelles voies parvient-on à y déployer l’imagination lithognomique? Un premier rapport sensitivo-onirique se découvre dans la poétique du mouvement de celui qui traverse l’espace minéral et qui s’y enivre de sensations prométhéennes de domination. Ainsi il existe un imaginaire du désert minéral, dont le prototype est celui de la littérature du conquérant. Le psychisme se nourrit alors d’un pathos suscité par l’espace illimité, le vide, qui donnent à sentir l’intensité de la liberté. Celui qui affronte le minéral en héros y trouve le ressort donné par la solitude, l’élan provoqué par l’absence d’êtres vivants. Mais il ne fait alors que traverser l’espace, s’étourdir à sa surface, en suivant les lignes droites des chemins qu’il a préalablement dessinés pour en sortir à nouveau.

Mais on peut aussi pénétrer et s’installer d’une autre manière dans le monde minéral, ce qui va faire naître un autre rapport au monde. Faire halte dans l’univers des pierres, s’y retirer, c’est à l’inverse se défaire de toute volonté humaine, éprouver jusqu’à l’oppression un espace informe, chaotique, un vide angoissant qui vous fait perdre tous les repères intérieurs. L’espace des pierres et du désert nous fait alors approcher de la mort, de la minéralisation, de la décréation de soi. Le reflux de la vie extérieure s’accompagne d’une hémorragie de la vie intérieure. On se vide, on s’éternise dans la morne répétition, on se fossilise. La décréation de soi, qui est aussi une mortification, devient ainsi propice aux vertiges, aux délires, aux embrasements des sens. Expérience réelle ou légendaire des anachorètes ou des stylites pour qui l’univers des pierres se transforme en monstres dévorants, en fantasmes provocants, suscitant en réponse l’intensité insoutenable des désirs ou l’effroi glacé des menaces. Le minéral n’est plus synonyme de liberté mais d’agression, d’aliénation, de torture. Le corps meurtri par le jeûne ou par la brûlure du soleil ou du froid devient repaire d’imageries diaboliques contre lesquelles l’illuminé use ses dernières forces, telle Marie d’Egypte décrite par Jacques Lacarrière:

»Marie prie. En plein soleil, les bras en croix. Devant elle, un horizon surchauffé qui ne cesse de trembler, d’émettre des cristaux mouvants, fluctuants où le moindre accident du relief apparaît irréel, dévié comme s’il se heurtait à une substance différente, comme si l’air au-dessus du sol avait acquis la densité et la limpidité des anges.

»Marie prie depuis des heures en plein midi. Elle redevient cet oiseau des sables, alourdi de fixité, d’obstination, cet oiseau oscillant sous les bouffées d’air embrasé, comme sur le seuil d’un impossible envol. La sueur ruisselle. Les bras tremblent de plus en plus. Une fois déjà elle est tombée. Elle s’est relevée. Elle a repris la pose crucifiée. Puis elle est retombée. Chutes. Relevailles. Rester debout à tout prix. Au moins jusqu’à la nuit. Malgré la sueur, les tremblements, les bras et les épaules ankylosés. Malgré les jambes, devenues stalagmites ardentes d’où suinte la sueur. Malgré la narcose qui gagne peu à peu son corps. Ses oreilles se mettent à bourdonner. En elles une confusion assourdissante: rumeurs d’eaux vives, de foule, martèlements de pas, surtout martèlements de pas, vrombissements de milliers d’insectes et, parmi tous ces brouhahas, une voix qui revient, impérieuse, une voix qui...» (3)

Dans ces deux styles de relation au paysage, l’imagination manque d’une certaine manière le cosmos et reste étrangère à cette transfiguration des matières et des formes par laquelle on atteint vraiment la syncrasie ontocosmique. Pourtant l’espace minéral, plus peut-être que d’autres, se prête à ce que Marcel Jousse nomme un re-jeu, c’est-à-dire ni une identification ni une projection, mais un mimétisme, où le corps et l’esprit deviennent, par symbiose rythmique, comme le sable, la pierre ou le rocher. Comment se développe alors cette désertification imaginale, qui signifie que le Moi et le monde se répondent, fusionnent dans une iconosphère lithique?

On ne peut sans doute accéder à la plénitude du minéral qu’en trouvant une porte d’entrée, en en formant une vision qui nous le révèle dans son être et pas seulement dans son apparence, dans sa totalité polysémique et pas seulement dans sa manifestation partielle et accidentelle. Le cosmos minéral entre dans la sphère géo-poétique dès lors que se développent une nouvelle perception, un nouveau regard, une nouvelle ouïe, un nouveau toucher. Alors les pierres deviennent des paroles, des visages, des organes, d’abord étrangers, étranges, puis progressivement apprivoisés, des êtres proches, familiers, des statues, des totems, des châteaux et des villes, bref un monde qui nous reçoit, un espace que l’on reconnaît. Alors seulement nous consonons, compatissons avec la nature, qui à son tour nous réunit à elle, nous fait participer à sa vie intérieure. Comme l’évoque Saint-Exupéry:

«Echoué ainsi une autre fois dans une région de sable épais, j’attendais l’aube. Les collines d’or offraient à la lune leur versant lumineux, et des versants d’ombre montaient jusqu’aux lignes de partage de la lumière. Sur ce chantier désert d’ombre et de lune, régnait une paix de travail suspendu, et aussi un silence de piège, au cœur duquel je m’endormis.

»Quand je me réveillai, je ne vis rien que le bassin du ciel nocturne, car j’étais allongé sur une crête, les bras en croix et face à ce vivier d’étoiles. N’ayant pas compris encore quelles étaient ces profondeurs, je fus pris de vertige, faute d’une racine à quoi me retenir, faute d’un toit, d’une branche d’arbre entre ces profondeurs et moi, déjà délié, livré à une chute comme un plongeur.

»Mais je ne tombai point. De la nuque aux talons, je me découvrais noué à la terre. J’éprouvais une sorte d’apaisement à lui abandonner mon poids. La gravitation m’apparaissait souveraine comme l’amour.

»Je sentais la terre étayer mes reins, me soutenir, me soulever, me transporter dans l’espace nocturne. Je me découvrais appliqué à l’astre, par une pesée semblable à cette pesée des virages qui vous appliquent au char, je goûtais cet épaulement admirable, cette solidité, cette sécurité, et je devinais, sous mon corps, ce pont courbe de mon navire.» (4)

Ainsi l’imagination tellurique nous permet d’être aspiré vers un être nouveau, moins humain, plus élémentaire, plus archaïque, puisqu’il n’est plus séparé du cosmos; et à l’inverse le cosmos perd sa naturalité inassimilable pour devenir anthropo-cosmos. Dans cette rêverie de troisième type s’actualise une reliance inédite, où Moi et Non-Moi se touchent, s’épousent pour ne plus faire qu’une uni-totalité.

2. ÉLÉMENTS D’UNE IMAGO-LOGIE COSMOPHORE

Cette triple imagerie de la rêverie du minéral nous met en présence des obstacles propres à un onirisme cosmique et permet de poser quelques éléments fondateurs d’une imago-logie des tropismes cosmiques. Le désert peut nous servir alors à élucider les processus subtils de la géo-poétique, qui est bien autre chose qu’une poétique de la terre.

D’abord «l’imagination matérielle» ne peut être activée que dans le sillage d’une autre relation perceptive au monde que celle léguée par les pulsions adaptatives. Le cosmos n’est pas seulement l’écran de nos désirs, ni le substrat de nos fantasmes, encore moins le fournisseur d’images réalistes, mêlées de souvenirs ou de savoirs, fussent-ils symboliques. Pénétrer dans la cosmosphère exige une expérience des sens qui s’origine en ce point nodal où l’intérieur et l’extérieur mettent fin à leur souveraineté, où l’esprit et les choses sont délogés de leur autarcie. Alors seulement prend corps ce que M. Merleau-Ponty nomme le «chiasme perceptif», c’est-à-dire l’interversion du dehors et du dedans: le Cosmos pénètre dans le sujet et le sujet se prolonge dans le monde. L’imagerie se déploie alors sur cette ligne de crête subtile où le corps ne fait plus séparation mais pont, reliance, où le corps se dilate en devenant connaturel aux formes extérieures, et où les formes extérieures accèdent à une texture psychique. Il se produit alors une perception originaire, préréflexive, d’où sont expulsées toutes les frontières, les hétérogénéités, les différences substantielles. L’imaginarisme cosmique n’est alors rien d’autre que cette perception où le sujet et l’objet échangent leur emplacement et forment un nœud si serré que le fil et la trame ne peuvent plus être défaits.

«Puisque la vision est palpation par le regard, il faut qu’elle aussi s’inscrive dans l’ordre d’être qu’elle nous dévoile, il faut que celui qui regarde ne soit pas lui-même étranger au monde qu’il regarde. Dès que je vois, il faut (comme l’indique si bien le double sens du mot) que la vision soit doublée d’une vision complémentaire ou d’une autre vision: moi-même vu du dehors, tel qu’un autre me verrait, installé au milieu du visible, en train de le considérer d’un certain lieu... Celui qui voit ne peut posséder le visible que s’il en est possédé, s’il en est, si par principe, selon ce qui est prescrit par l’articulation du regard et des choses, il est l’un des visibles, capable, par un singulier contournement, de les voir, lui qui est l’un d’eux.»(5)

Dans un second temps on doit se rendre alors à l’évidence que l’imagination cosmophore, qui triomphe de l’objectivation du monde extérieur, abandonne également la position en creux de la subjectivité. Imaginer n’est plus laisser la subjectivité envahir les choses, mais au contraire reconnaître dans les choses les plis du psychisme. Les figures imaginales, plus qu’imaginaires au sens habituel de représentations irréelles et fictionnelles, ne sont pas inventées par le sujet, mais extraites du monde pour être approchées dans leurs linéaments, leur logique serpentine, leur morphologie secrète. Dès lors l’imagination ne superpose pas au cosmos ses propres œuvres, ses fantasmagories, mais se laisse entraîner par les structures matérielles pour les porter à leur assomption totale. Dans le désert, grains de sable, arêtes de pierres, protubérances de rochers, mais aussi stridence du vent, ou musique des pas, sont portés à incandescence, pour devenir l’épure des architectures et des événements qui sous-tendent le sol de notre être. L’imagination rencontre alors les arcanes du cosmos et du Soi originaire, qui sont par elle libérés de leur être-là immémorial et appréhendés dans leur épure matricielle. En suivant, comme R. Caillois, les figures des pierres, nous accédons à un ordre qui n’est que l’envers étalé, visible, de l’écriture qui suture notre être. «Dans certaines traditions orientales, une illumination peut sourdre de la merveille procurée par la forme ou le dessin d’une racine noueuse, d’une roche, d’une pierre perforée ou veinée. Elles ressemblent à une montagne, à un abîme, une caverne. Elles résument l’étendue, elles condensent la durée. Elles sont objets de longues rêveries, de méditations, d’hypnoses. Elles sont support d’extase, moyen de communication avec le Vrai Monde. Le sage les contemple, s’y aventure, s’égare: il s’y abîme. La légende veut qu’il ne revienne pas alors dans l’univers humain. Entré dans le séjour des Immortels, il est devenu Immortel lui-même.»(6); pareille rencontre «témoigne que le tissu de l’univers est continu et qu’il n’est pas de point, en l’immense labyrinthe du monde, où des cheminements incompatibles, venus d’antipodes bien plus radicaux que ceux de la géographie, ne puissent interférer en quelque carrefour que révèle soudain une stèle commune, porteuse des mêmes symboles, commémorative d’insondables et complémentaires fidélités» (7).

Ainsi il semble bien exister une expérience particulière du cosmos, à travers laquelle l’être rompt les amarres avec son Moi et accède à une transfiguration de soi. Elle ne réside cependant ni dans une surcharge fictionnelle qui viendrait arracher la Nature à sa platitude pour la revêtir des emblèmes de l’esprit, ni dans une auto-disparition de l’être qui s’oublierait dans une extase, qui s’anéantirait dans les formes et les forces sublimes de la Nature. L’imagination cosmo-poétique ouvre au contraire ici sur un espace innommable, une véritable u-topie, qui échappe aux identités aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur, du psychisme que du physique. Par elle l’être se fait Monde, le sujet se spatialise, re-joue tous les lieux pour accéder à un sans-lieu archaïque. Alors seulement il peut découvrir, sous l’épaisseur de sa subjectivité, une naturalité primordiale où vibre l’existence originaire.

Jean-Jacques WUNENBURGER

NOTES

1 BACHELARD G., L’eau et les rêves, Corti, 1942, p. 247.

2 BACHELARD G., La terre et les rêveries de la volonté, Corti 1947, p. 200.

3 LACARRIÈRE J., Marie d’Egypte, Livre de poche, 1985, pp. 100-101.

4 SAINT-EXUPÉRY A. DE, Terre des hommes, Livre de poche, 1961, pp. 82-83.

5 MERLEAU-PONTY M., Le visible et l’invisible, Tel, Gallimard, 1979, pp. 178-179.

6 CAILLOIS R., L’écriture des pierres, Champs, Flammarion, 198 1, p. 18.

7 Op. Cit., p. 119.