Kenneth White par Michele Duclos

Michèle Duclos

Kenneth White, nomade intellectuel,
poète du monde


ELUG
Université Stendhal

 

Préface

 

Table des matières

 

Dans l’un des ouvrages qu’il a consacré à l’Écosse, Kenneth White revient sur son attachement à sa terre natale, à sa topographie, à sa culture, tout en manifestant l’exigence d’une ouverture planétaire de la pensée et de l’écriture, et – c’est le poète qui souligne – d’«une poétique universelle qui, au-delà de toutes les couleurs locales, pénétrerait si profondément dans les choses et, derrière les choses, dans les forces qui animent les choses, qu’elle serait comprise dans le monde entier» (Ec Br, p.40).

Partir d’une terre natale vers l’universel, inscrire le planétaire dans une géographie et une géologie premières, ouvrir «un espace à la fois local et global» (Ec Br, p.146): c’est là une prémisse majeure de la pensée, de l’écriture, de l’œuvre de cet «Écossais extravagant» selon sa propre expression. White a quitté son pays à la manière des moines érudits du Moyen Âge pour mieux le retrouver par-delà les accidents de son histoire et afin de l’ouvrir sur «un monde» qui «retrouve les énergies […] à l’origine de notre culture» (FD, p.19). Car, comme le proclamait Rimbaud à maintes reprises cité par l’Écossais, «nous ne sommes pas au monde» – pas ou plus… Notre civilisation contemporaine est devenue «acosmique», une «cacotopie». White s’en prend (tout en admirant les forces intellectuelles en jeu) à toute une philosophie, celle de Platon qui a relégué le Réel dans le Ciel des Idées, celle d’Aristote aussi qui a découpé le réel en domaines de savoir que le développement exponentiel de la science moderne a rendus de plus en plus nombreux et clôturants. Il faut sortir – mot-clé qu’illustre entre autres l’image du poète comme «figure du dehors» – de la métaphysique et de la logique dualistes qui ont dessiné à travers deux millénaires l’«autoroute» de la culture occidentale devenue mondiale.

White entreprend un «voyage» à travers des territoires de la pensée; il mène une longue traversée des cultures susceptibles de catalyser «un nouveau dire», pour tenter de retrouver et d’exprimer une relation directe, «immédiate», avec la terre:

Depuis de longues années maintenant, j’essaie de réunir les éléments d’une poétique forte et fertile, ouverte et fondatrice. En essayant de repérer des foyers d’énergie tout au long de l’histoire culturelle, en puisant partout dans la «poétique du monde» et en voyageant sur le terrain, de territoire en territoire. (PA, p.26)

Toutes les cultures sont partielles […] chacune insiste sur un ou deux aspects de la potentialité humaine […] et pour arriver à une notion de culture tant soit peu complète, on a intérêt à «nomadiser» d’une culture à l’autre à travers le monde. (LP, p.55)

Simultanément et même conjointement, il entreprend un «voyage» à l’intérieur de soi, de son moi, à la recherche d’un autre être-au-monde qu’il a connu tout au long d’une enfance et d’une adolescence vécues intensément sur le rivage et, du moins pour ce qui est des premiers saisissements, des premières initiations, dans l’arrière-pays d’un village écossais avant d’être consolidé par la lecture d’autres poètes et penseurs, anciens ou proches dans le temps.

De ce double «voyage», géoculturel et anthropologique, de ce nomadisme intellectuel, rendent compte les livres autobiographiques (livres de voyage ou livres de résidence), les poèmes (poèmes-diamants ou poèmes-itinéraires) et les livres d’essais où il s’agit «à travers des paysages mentaux d’Occident et d’Orient, et quelques figures exceptionnelles, de la recherche d’un archipel de pensée qui dépasse l’opposition de l’Orient et de l’Occident, et qui puisse être reconnu et partagé par tous» (FD, p.18).

White parcourt ces cultures, leur empruntant au passage des exemples de vie, de pensée et d’écriture pour dire des états de l’esprit peu connus en Occident moderne, mais avec l’intention de ne s’arrêter, de ne se figer en aucune d’elles. Retrouver un monde, c’est, après avoir traversé ces cultures toutes incomplètes, arriver à une culture dépouillée de tous les caractères formels, stylistiques, de celles qui existent. La finalité de ces pérégrinations est d’arriver à dire directement la pensée-sensation née de la réconciliation avec les grands rythmes naturels. Il s’agit d’aller de lieu en lieu culturel pour arriver à une «atopie» matrice de tous les lieux où la pensée et la terre se retrouvent dans la complétude.

Ce double voyage mène à une «pensée poétique» qui, sous l’appellation de «géopoétique», transcende la coupure bimillénaire entre la pensée et le monde du dehors: «Au-delà de tous les concepts, il s’agit du monde, d’un effort pour renouveler notre vision, en dehors des interprétations établies.» (FD, p.19)

Ce travail de «cartographie mentale» est bien différent des histoires de la littérature ou des civilisations où l’exégète se pose en juge extérieur détaché, «objectif», vis-à-vis de son champ d’observation. White récuse d’ailleurs la coupure moderniste entre activité créatrice et activité critique. Entre les auteurs nombreux, éparpillés à travers l’espace et le temps, qu’il choisit d’étudier, et sa propre texture psychique, sa finalité créatrice, existent des affinités intellectuelles et sensibles qui se muent en champs de correspondances. Notre voyageur-défricheur pratique une technique bien à lui pour «lire» une culture ou une œuvre:

J’essaie de voir tous les aspects de ces œuvres, y compris les aspects les moins évidents […]. De tous ces aspects, je fais un prospect. J’ai dit que j’écris des essais «sur» eux, on pourrait mieux dire «avec» eux. De notre rencontre, de mes prises de position vis-à-vis de tel ou tel point, tel ou tel moment, se dégage un contour. C’est ce contour et l’espace qu’il dessine qui comptent. C’est dire que mon essai n’est pas une référence à l’œuvre complète de X ou Y. Il voyage dans cette œuvre complète, mais c’est pour faire une carte qui existe en soi et qui fait partie de la cartographie générale que je développe dans les essais. Je ne fais pas œuvre de critique, sauf en passant, je n’établis pas un système de savoir, je rassemble les éléments d’un monde venus d’horizons divers, je fais œuvre de cartographe ou de cosmographe. (LP, p.112)

Ce vaste périple à travers des cultures d’Occident et d’Orient effectué par un esprit qui s’est défait d’un «ego-psycho-social» artificiellement mutilé et figé, constitue une cartographie de régions mentales encore mal connues mais dont nous verrons qu’elles intéressent aussi les sciences de la terre et les sciences de l’esprit dans leurs avancées les plus contemporaines.

D’autres approches étaient possibles pour une œuvre aussi vaste, originale, profonde et riche d’avenir que celle de Kenneth White, poète, prosateur, penseur-essayiste, en gardant à l’esprit que cette œuvre est loin d’être achevée. C’est le double périple – traversée des cultures et exploration d’une nouvelle anthropologie «nomade» – que j’ai choisi de placer au centre de cette étude, menée à travers les textes et parfois l’enseignement oral de White, dans un déroulement autant que possible diachronique.

Il a semblé logique, et ce non seulement pour des raisons de chronologie, de commencer par l’Écosse, lieu natal, mais surtout «espace premier» auquel White revient constamment, en faisant de ce «territoire de l’être», de ce «champ d’énergie», des lectures de plus en plus approfondies.

Suivra en une deuxième partie le parcours nomade proprement dit. Mon intention n’a pas été de suivre cet itinéraire dans toutes ses étapes, dans tous ses détails. On n’entrera pas ici dans les rapports entretenus par White avec l’Italie, la Péninsule ibérique, les Pays-Bas, la Scandinavie, l’Europe centrale, l’Afrique du Nord, les Antilles ou l’Océan indien. Dans l’œuvre existent des références à tous ces pays, à tous ces contextes culturels, ainsi qu’à d’autres. Mais, jusqu’à présent, White a moins parlé de ces territoires que de ceux que nous évoquons. J’ai choisi d’insister sur les régions qui, à ce jour, ont le plus évidemment influencé l’œuvre, en indiquant le champ intellectuel qui leur correspond: l’Allemagne (où il se rend au cours de ses années d’études), la France (où, après avoir séjourné quatre ans à la fin de ses études, de 1959 à 1963, il s’installe définitivement en 1967), l’Amérique du Nord (dont il s’est toujours senti proche) et l’Asie tao-bouddhique où il a voyagé à plusieurs reprises, pôle d’attraction complémentaire de l’Occident. De ces passages territoriaux, nous dégagerons quatre champs: «Pensée et poésie» (Allemagne), «Histoire, géographie et poétique» (France), «Espaces américains» (Amérique du Nord), «Forme et vide» (Asie).

La troisième partie de cette étude nous permettra d’explorer le concept de «monde» chez White, un concept qui se développe au cours de son œuvre pour donner naissance, grâce à une «pensée poétique» et à une «logique érotique», à la géopoétique liée de près au nomadisme et située au-delà des divisions établies depuis longtemps dans notre culture entre philosophie, poésie et science. White s’est beaucoup «occupé» de philosophie, surtout Nietzsche (analyse du nihilisme, dépassement existentiel), Husserl (phénoménologie) et Heidegger (acheminement vers la parole). Il a aussi toujours manifesté beaucoup d’intérêt pour la science, insistant sur le fait qu’il lit beaucoup plus d’ouvrages scientifiques que de romans; il ne paraît pas déplacé d’affirmer que sa pensée entretient des rapports structurels avec l’épistémologie de la nouvelle «cosmologie de l’énergie».

Nous terminerons cette étude par une analyse des procédés d’écriture qui traduisent cette nouvelle relation «immédiate» et jouissive de la pensée avec un «dehors» dont l’humain est partie prenante, en abordant chez cet amoureux des langues la problématique et les manifestations multiformes d’un langage qui réconcilie eros (énergie vitale), logos (langage et logique) et cosmos (univers, multivers, chaosmos). En chemin vers un état complet de l’être où se dira une réconciliation entre nature et culture.

J’ai adopté le point de vue de l’exégète, non celui du critique littéraire ou philosophique. Le projet de ce volume est né d’une longue fréquentation de l’œuvre, dont j’ai eu la possibilité, au cours du quart de siècle écoulé, de suivre, livre après livre, dans son évolution diachronique, le déploiement concret, plus encore que l’évolution, d’une vision du monde présente dès le départ. Mon souci majeur est d’inciter les lecteurs à poursuivre leur découverte de l’œuvre, et les chercheurs à pousser plus loin, à creuser plus profond l’étude d’une pensée et d’une œuvre dont il apparaît évident qu’elles ouvrent à notre siècle balbutiant la perspective d’une véritable postmodernité.

Michèle Duclos

 

Ouvrages cités en abréviation 

Ec Br: Écosse, le pays derrière les noms, Terre de Brume, Rennes, 2001
FD: La Figure du dehors, Grasset, Paris, 1982
PA: Le Plateau de l’albatros, Grasset, Paris, 1994
LP: Le Lieu et la parole, Éditions Scorff, Cléguer, 1997

 

topTable des matières

PREMIÈRE PARTIE – L’ESPACE PREMIER  

L’Écosse
Une enfance écossaise
Le paysage physique
Le contexte urbain
Le paysage mental
Langues et langage
Perspectives ouvertes

DEUXIÈME PARTIE – L’ITINÉRAIRE DU NOMADE INTELLECTUEL

L’Allemagne: pensée et poésie
La France: histoire, géographie, poétique
White et la culture française
Le surréalisme et sa mouvance
White et les lieux
Paris
L’Ardèche: Gourgounel
Les Pyrénées atlantiques
L’Armorique
Espaces américains
Le passage par le Nord-Ouest: La Route bleue
L’Orient: forme et vide
Les voyages en Asie
Inde-Tibet
La Chine
Le Japon
L’Orient comme méta-phore

TROISIÈME PARTIE – UNE POÉTIQUE DU MONDE

Le monde vu comme une poétique
La pensée poétique
Une autre anthropologie
Poésie et épistémologie
Le monde
Un langage-univers

Premières approches
Une prosodie souple
L’écrit et l’oral
Techniques diverses
Biocosmopoétique
Polymorphisme lexical
Le jeu des signifiants
Une énergétique de la parole
Langage et silence

 
 
 
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