Mon atelier atlantique
 

Mon atelier est orienté est-ouest, de sorte que je commence ma journée avec le soleil levant dans une fenêtre et la finis avec le soleil couchant dans l'autre. Sur le rebord de la fenêtre de l'est sont inscrites deux phrases. L'une est tirée d'un poète occidental, Sophocle «Pantoporos aporos» («Ayant vagabondé partout, maintenant nulle part»). L'autre consiste en trois idéogrammes chinois: deux ailes et une blancheur, le soleil pris dans les branches d'un arbre, et puis le soleil et la lune ensemble, le tout signifiant «persévérer dans la lumière du matin».

Sur le rebord de la fenêtre de l'ouest qui fait face à la mer sont posées des jumelles et quelques livres d'ornithologie.

La bibliothèque est en bas. Quand je travaille, je préfère avoir tous les livres, du moins la majorité d'entre eux, en dessous plutôt qu'autour de moi.

En haut, les manuscrits, généralement insérés dans des chemises de couleur, sont rangés sur des étagères basses tout le long des murs ou bien étalés par terre. Dans ce dernier cas, une pierre est posée sur chacun d'eux. Ça, c'est parce que j'aime l'aspect de ces pierres, qui proviennent de diverses parties du globe, mais c'est aussi pour des raisons pratiques: le promontoire armoricain est venté, et quand on ouvre la porte certains jours, sans les pierres, les feuilles voleraient à travers la pièce.

À propos du vent, il y a un livre que j'aimerais avoir ici, dans ma bibliothèque atlantique: Conversations about Hurricanes («Conversations sur les ouragans») de Henry Piddington, publié à Londres au milieu du XIXe siècle. Henry Piddington était le conservateur du Museum of Economic Geology à Calcutta. C'est seulement après qu'un bateau qu'il commandait eut été démâté par une tempête, puis sauvé par une accalmie, qu'il se tourna vers la météorologie. C'est lui qui inventa le mot «cyclone».

Il n'y a pas de cyclones dans ces parages, Dieu merci, même si nous essuyons parfois la queue de l'un ou de l'autre. Mais il y a beaucoup de grands vents et de fortes tempêtes.

Le vent dominant ici, bien sûr, est le vent d'ouest, le vent de mer, tiède et humide. De temps en temps, nous recevons aussi des vents de l'Arctique, descendus par l'Islande et l'Écosse – des vents parfois glacials. Et il leur arrive de se rencontrer, avec en plus les vents tropicaux venus du sud-ouest par le golfe de Gascogne. Tout cela crée un climat intéressant et un ciel extrêmement variable.

Il me plaît de savoir que j'ai toutes ces intempéries à ma fenêtre, ou, pour utiliser un vieux mot argotique, à ma vanterne. C'est avec jubilation que j'écoute, en mars, les giboulées de grêle venues de l'ouest danser leur danse subarctique. J'aime voir les traînées blanches de grésil glisser le long des vitres. Mais je me délecte surtout à écouter le vent, compagnon de tous les instants, qui chuinte ou qui hurle. «Bien avant le Déluge il y avait un être puissant, sans chair et sans os», dit un poème du Gallois Llywarch Hen. Cela me plaît, mais me plaît plus encore, par son austérité absolue et son absence de fantasme et de mythologie, ce vers d'un poème gaélique tiré des Annales de Tigernach: «Le vent souffle, froid, sur Islay.»

Comme je le disais, il y a deux fenêtres dans mon atelier la fenêtre de terre et la fenêtre de mer. Sous la première s'étend un champ de maïs dru, sous l'autre un champ d'orge soyeux. De ces fenêtres, j'ai suivi, toute une nuit durant, une constellation dans le ciel (je voulais aussi voir à quelle vitesse voyageait la lune). Si en général j'aime avoir les pieds sur terre, je ne refuse pas une balade occasionnelle parmi les météores. Dans l'apocalypse syrienne de Baruch, celui-ci visite cinq cieux et apprend une foule de choses sur le soleil, la lune, les étoiles, le vent et la pluie.

Sur un mur de l'atelier est épinglée une photographie de la «librairie» de Montaigne. On peut y voir aussi des photographies de l'auberge de Nietzsche à Sils-Maria, de la hutte de Thoreau à Walden, une gravure de la salle de travail de Spinoza à Rhynnsburg, le diagramme géomantique chinois d'un ermitage dans les collines...

Il y a également plusieurs cartes: les vents marins autour du globe, le Labrador et Terre-Neuve, la Chine et le Japon, les îles du Pacifique, les zones forestières de l'Amérique, la géologie de la péninsule armoricaine, les cinq kilomètres carrés qui entourent la maison...

Et puis il y a des images d'oiseaux, de poissons et d'autres animaux: le pélican américain, le harfang des neiges, le héron gris, le fou de Bassan, le martin-pêcheur, des phoques, des baleines, des ours, des chats sauvages...

Y figurent aussi des phrases et des fragments de poèmes, des reproductions d'estampes japonaises («Jour de neige, soleil couchant à Uchikawa», «Kambara, neige nocturne»), des alphabets, des listes, des diagrammes...

En bas, dans la bibliothèque, on trouve un compas japonais, un totem aïnou, un masque amérindien, encore des cartes, des échantillons de lave, un beau morceau de corail bleu...

Tout cela crée un contexte dans lequel je me sens chez moi et dans lequel j'aime travailler.

Un poème de Marban l'Ermite dit très bien mon sentiment:

De beaux oiseaux viennent ici
hérons et mouettes
la mer chante un air
sans mélancolie
et des coqs bruns surgissent
de la rouge bruyère

bruits de rent
dans le bois branchu
nuages gris, chutes
d'eau claire, cri de cygne
belle musique

Je travaille dans cette pièce environ douze heures par jour. Vers huit heures du matin, je traverse la cour, une théière à la main (une lourde théière japonaise en fonte noire) et un des bols faits par mon ami le potier. Imaginons un matin d'hiver, un ciel bas, pas une étoile en vue, seulement une lumière dans la ferme voisine, une lumière embrumée filtrant à travers les arbres, et, là-bas, vers le sud-ouest, le bruit des vagues qui s'écrasent sur la plage de Beg Liguer. J'allume la lampe et le radiateur, m'assois à ma table, me verse un bol de thé, et la journée de travail commence.

Quand je parle de travail, cela ne signifie pas toujours écrire – ni lire. Je peux me contenter de rester assis à regarder autour de la pièce, prendre les jumelles pour regarder un oiseau par la fenêtre, marcher autour du jardin, ou simplement contempler la lente danse des nuages.

Voilà mon ermitage, mon laboratoire cosmopoétique, mon phare intellectuel

En vieil anglais (saxon de l'ouest), le mot anhaga désigne «celui qui vit seul». Haga est peut-être lié à «hedge», qui signifie «enclos, demeure». Un mot proche de celui-là est anhoga, dérivé de hogian, «penser». Si on les associe, on obtient quelque chose comme «celui qui médite dans la solitude».

«La vie du lettré exige beaucoup de silence», dit un vieux poème chinois.

Atopie atlantique...

Je pense souvent ici à Sinlanus, connu comme famosus mundi magister («le célèbre enseignant du monde»), qui professait à l'école monastique de Bangor et qui écrivit les premières chroniques irlandaises. Je pense au Penseroso de Milton: «Notre bonheur peut s'amplifier et se diversifier en mille éclairs de splendeur et de délices, et devenir, par une sorte d'équation excentrique, une planète invariante de joie et de félicité» – conscient de la pure jouissance que l'on éprouve à l'étude et à la réflexion, de l'absolu contentement qui en résulte. Je pense à la remarque que fait Fenollosa à propos de Michel-Ange dans son livre Époques de l'art chinois et japonais: «Michel-Ange, résistant, seul, comme un grand promontoire à demi submergé par les tempêtes, à la médiocrité d'un cinquecento frivole et corrompu.» Je pense à Yuan Hong-dao parlant de son Livre des pierres et des nuages: «Ce livre n'est pas pour les littérateurs vulgaires. Il procure une joie que seuls peuvent savourer les ermites contemplatifs et les voyageurs fervents.» Je pense à Joseph Brodsky et à sa Lettre à un ami romain: «Que celui qui n'a pas eu d'autre choix que d'être né sous l'empire de César vive à l'écart, en provincial, sur les rivages marins.»

Ceci est mon Patmos.

Un nomade intellectuel peut-il résider ailleurs que dans un Patmos?

Ceci est mon Patmos hyperboréen...

Toutefois mon intention n'a jamais été d'écrire ici une Apocalypse. Peut-être quelque chose comme le vieux texte celte, Le Livre noir de Carmarthen, disons «le livre rouge de Trébeurden».

Lorsqu'une brume épaisse enveloppe ma maison de pierre isolée, comme c'est le cas ce matin, j'ai vraiment l'impression de vivre dans quelque ancien monastère de l'époque où les grues dansaient encore parmi les roseaux du Shannon. Et cette impression est encore plus forte lorsque, comme c'est encore le cas ce matin, je copie des manuscrits, tel un moine dans un ancien scriptorium.

J'ai toujours copié des textes, avec l'idée que ce faisant je pouvais en quelque sorte me les incorporer. En bas, dans la bibliothèque, j'ai des copies d'Une saison en enfer de Rimbaud, par exemple, ou de The Man with the Blue Guitar de Wallace Stevens, effectuées dans des chambres meublées cernées par les brouillards de Glasgow, ou dans ma mansarde de Fairlie, avec Arran, l'île des cerfs, à l'horizon, et les mouettes qui lançaient des cris apocalyptiques au-dessus de la lucarne. Mais celles-là étaient faites sur du papier ordinaire avec l'instrument que j'avais sous la main: une plume ordinaire trempée dans de l'encre ordinaire.

Or, depuis quelques années, j'ai développé une pratique qui va au-delà de la simple copie: des amis peintres me proposent des livres faits en plusieurs exemplaires, généralement trois ou quatre, avec des papiers très divers recouverts d'aquarelle ou de gouache; je vis avec eux pendant un moment, cherchant un texte adéquat qu'ensuite je calligraphie.

Au moment où j'écris ceci, j'ai trois exemplaires d'un assez grand livre, de trente centimètres sur quinze, à la couverture d'un noir goudron traversé d'une flamme rouge, et dont les épaisses feuilles sont colorées de diverses manières des lavis sépia, des traits bleus et rouges, des éclairs de sémaphore, des avalanches d'aquarelle, de claires plages de vide et de brusques brèches. Ces peintres savent les fonds que j'aime.

Alors je débarrasse la table, sors la coquille Saint-Jacques dans laquelle je verse une épaisse encre de Chine noire, et choisis ma plume. J'ai écrit avec toutes sortes d'instruments: un bambou aiguisé, un rameau d'églantine, des plumes techniques graphoplex de diverses tailles, mais actuellement, j'utilise un porte-plume ordinaire muni d'une plume spéciale que j'ai trouvée récemment à Paris, dans une petite boutique près du Panthéon.

À Alexandrie, les calligraphes écrivaient sur du papyrus. Quand Eumène, à Pergame, voulut fonder une grande bibliothèque, il se heurta au monopole égyptien du papyrus. Il lui fallut trouver un nouveau support. Ce qu'il fit, et ce fut le parchemin: de la peau de bête empesée et étirée. Le papier, je le rappelle, ne nous arriva de Chine qu'au XIIIe siècle, apporté par les Arabes via l'Espagne.

Jetons un coup d'oeil sur un scriptorium médiéval.

Le calligraphe a préparé son parchemin, il a aiguisé sa plume d'oie et rempli d'encre sa corne de boeuf. Cette encre pouvait par exemple être fabriquée à partir de bois de prunellier. En avril ou en mai, on coupait des rameaux, on les laissait sécher pendant deux à trois jours, puis on les écrasait pour en éliminer l'écorce et on les faisait tremper dans de l'eau pendant encore deux ou trois jours. Cela donnait un liquide rouge-brun qui était ensuite mis à bouillir avec l'écorce, et auquel, pour finir, on ajoutait du vin: le mélange obtenu était séché au soleil. Au moment de l'utiliser, on le rediluait avec du vin. Des nuances diverses pouvaient être obtenues par l'adjonction, par exemple, d'un morceau de fer rougi. Le rouge était tiré du cinabre, et d'autres couleurs provenaient de divers minéraux, plantes ou coquillages: la malachite donnait le vert montagne; le lapis-lazuli, le bleu outremer; le murex, la pourpre; le crocus, le jaune safran...

Nous sommes peut-être en Irlande ou à Iona, autour du vie siècle. Pensons au Catach de saint Colomba, ou au Livre de Durrow, au Livre d'Armagh, au Livre de Kells, au Livre de la vache brune (Lebor na Huidre)... Des influences celtes, syriennes et coptes conjuguées avaient pour résultat ces oeuvres étrangement originales. On rapporte que Colomba (Colum-Cille, «Colom-des-églises») copia de sa propre main trois cents manuscrits.

Quittant Iona pour le Japon, je pense maintenant au recueil de poèmes des Trente-six génies poétiques, écrits au XIIe siècle sur du papier tsugigami, ou au sutra présenté au temple d'Itsukushima par le clan Taira, calligraphié sur un fond de feuilles et de vagues, ou encore au Genji Monogatari copié par Fujiwara Korefusa sur un papier couleur d'or brun, comme un splendide automne. Jour de décembre, épais brouillard autour de la maison. Trempant ma plume à une cadence régulière dans la coquille encrier, j'écris le livre. Grand silence, seulement la plume qui gratte – et le livre qui avance page après page après page.

Où sommes-nous?

Dans un paradis poétique.

Un matin dans l'éternité.