Prologue
 

 

Né aux confins de L’Europe, dans un fragment de la planète qui, dans le lointain passé géologique, avait plus à voir avec le Groenland et le Canada qu’avec sa voisine actuelle, l’Angleterre, j’ai longtemps vécu aussi dans ce qu’une carte des «Monts Pyrénées» du XVIIIe siècle appelle les «Confins de France», pratiquant, des années durant, maints passages entre le nord et le sud de la frontière. Et depuis un certain temps maintenant, c’est dans les finisterres armoricaines que j’ai établi ma demeure.

J’ai sans doute les notions de «confins, marges, limites» et de «passage, itinéraire, chemin» inscrites dans la matière grise de mon cerveau, peut-être même dans la moelle de mes os.

Ce n’est pas seulement une question de géographie, c’est une question de paysage mental.

Je ne pense pas être le seul à me situer dans de tels parages. Je pense au contraire que nous sommes tous aujourd’hui plus ou moins conscients d’être arrivés au terme de tout un processus historique, de tout un parcours idéologique. D’où le désarroi de nos sociétés et une série d’attitudes allant du cynisme le plus vulgaire au spiritualisme le plus vaporeux. Avec, toujours, au fond de la conscience, la question: Que faire? Vers quoi se tourner?

C’est à cette question de fond que, depuis des années (les années de la grande dérive), j’essaie de donner une réponse – pour moi-même d’abord, pour d’autres ensuite, si mes tentatives, qui ont leur espace et leurs lieux en dehors du brouhaha central, les intéressent. En fait, il ne s’agit pas de donner une «réponse» d’ordre métaphysique, religieux ou autre (je ne fais pas dans le néoprophétisme), il s’agit d’ouvrir un espace d’existence et de promouvoir une nouvelle présence au monde.

Voilà l’arrière-plan de ce livre, qui fait suite à d’autres «dérives», à d’autres «routes bleues», à d’autres «passages extérieurs» (pour citer quelques-uns de mes titres) qui jalonnent mon itinéraire. Il s’agit bien d’itinéraires, mais les livres que j’écris appartiennent plutôt à la littérature de la pérégrination (celle des moines voyageurs celtes ou russes, celle, en Asie, d’un Matsuo Basho partant à la recherche du «Nord profond») qu’à la simple littérature de voyage.

Si le «rôdeur des confins» (il m’est arrivé de parler aussi de «pèlerin du vide») a des accointances avec certaines figures du passé, celles qui ont évolué en marge de l’histoire, en Occident, comme en Orient, il fait aussi partie, comme je l’ai indiqué plus haut, d’un paysage historique et culturel, celui qui a surgi à la fin de la modernité que nous sommes en train de vivre. Dans une série d’essais (La Figure du dehors, l’Esprit nomade), j’ai peint le portrait du «nomade intellectuel» qui, constatant l’effondrement de tous les modèles, ne se contente pas de décrire des situations psycho-sociologiques, avec ou sans intrigue, ou de commenter des faits divers et des épiphénomènes, mais tente de se frayer un chemin à travers ruines et rumeurs, à la recherche d’un nouveau paysage de l’esprit dont il a l’intuition, et d’un grand champ inédit de vie dont il capte les instants.

Dans ma pratique, si l’essai établit la cartographie générale, le livre-itinéraire entre dans un champ d’expérience, avec tout ce que celui-ci peut avoir de mouvant et d’émouvant, de confus et de flottant, d’obscur et de lumineux. Il plonge dans la prose du monde, qui est souvent parcourue d’une étrange poéticité.

Qu’est-ce qui explique l’itinéraire d’un livre comme celui-ci? Pourquoi tel lieu plutôt que tel autre? Il n’y a pas de programme prévu à l’avance. Il y a un certain remuement dans les profondeurs de l’être, et puis («je ne peins pas l’être, je peins le passage», dit Montaigne) le remuement se fait mouvement. C’est plus tard, petit à petit, pas à pas, passage après passage, qu’une logique se dessine.

Dans ce livre je me dirige d’abord vers le Nord. C’est le retour au pays natal, bien entendu. Mais je n’oublie pas que dans certains textes de pérégrination (arabes notamment) il est précisé que, pour trouver l’Orient profond (la source d’où jaillit le grand naturel), il faut passer par le Nord. Le Nord, ici, c’est d’abord l’archipel des Orcades, qui prolonge l’Écosse, et qui est prolongé à son tour par les terres scandinaves. C’est là que nous commençons à évoquer la piste occidentale qui, à travers les glaces hyperboréennes, nous entraînera plus tard de l’autre côté de l’Atlantique, dans le nord de l’Amérique du Nord. Mais auparavant, plus loin à l’est, on pénètre dans la grande plaine septentrionale de l’Europe, par les marches de la Pologne.

Suit alors un cycle méridional, qui inclut l’île complexe de la Corse, l’ouverture brumeuse du Portugal, une haute Andalousie de l’esprit, et les territoires brûlants de l’Afrique.

On peut voir ces deux cycles du Nord et du Sud comme les deux globes d’un sablier dans les lesquels les sables (histoire et géographie, lumière saturnienne et lumière solaire…) se mélangent.

Le livre se termine dans l’espace polynésien, dans le Grand Océan, aux confins du monde et de l’être.

De l’histoire à la géographie, d’un moi identifiable à une énergie surpersonnelle, voilà peut-être, le premier mouvement de ce livre. Il serait possible d’en dire plus. Mais il ne faut pas trop dire trop tôt. Pour capter le maximum de sensations, d’intuitions, d’inspirations, rien de tel que se laisser aller. C’est ainsi que j’ai procédé. Au lecteur, si l’aventure le tente, de le faire à son tour.

 

SOMMAIRE

 

LIVRE I – Terres du Nord

L’île des Orques
Les vents du Skagerrak
La danse des grues
Aurora Borealis
Divagations dans une mer de vodka
Le cri du huard sur la Kennebec

LIVRE II – Terres du Sud

Corsica
Pluies et brumes au Portugal
La grande virée andalouse
Les lumières de l’Atlas

LIVRE III – L’océan du vide

La route de Rangiroa