Kenneth White

Territoires chamaniques

Éditions Héros-Limite

 

Préface

 

 

On parle d’environnement. C’est mieux que rien. Mais nous sommes loin, avec ce discours, d’une parole dense, d’une culture fondée, d’un monde intimement et intensément vécu. Fonder une culture basée sur l’expérience d’un tel monde a été mon but depuis le début de mon activité intellectuelle et poétique. Tout en essayant d’ouvrir un nouveau « champ » dans le contexte confus de notre modernité tardive, il m’est arrivé à plusieurs reprises de songer à ce « temps premier », à cet « espace premier » dont on peut trouver les traces (textes et dessins) à travers le monde. Pendant de longues années, je me suis plongé dans des études ethnologiques rares – vieux tomes poussiéreux, chrestomathies aux pages jaunies – à la recherche de tels signes. Pour ce qui est des textes, il a fallu la plupart du temps les retravailler. Car si on pouvait faire confiance aux spécialistes pour la justesse des traductions, la force poétique était souvent absente. Petit à petit, le dossier s’est étoffé. En 1989 j’ai publié un recueilde ces textes, Le Monde blanc. En prolongation de ce livre, j’ai publié l’année suivante un poème de mon cru, mais qui véhicule beaucoup d’éléments traditionnels, Le chemin du chamane, où l’humour côtoie la gravité. Ces deux livres étant depuis longtemps épuisés, je les réunis ici, en leur ajoutant une autre séquence de poèmes, À la lisière des glaces, écrite à peu près à la même époque que Le Chemin du chamane. Dans cette dernière séquence, on remonte même au-delà du chamanisme, puisqu’elle se situe dans un contexte précédant toute systématisation, au moment où l’homme redécouvre le monde avec des yeux neufs à la sortie de l’époque glaciaire. Il aurait été possible, évidemment, d’ajouter à ces textes un appareil critique (historique, géographique, ethnologique) détaillé. J’ai décidé d’y renoncer, afin de garder avant tout une sensation de présence, d’exaltation et de fraîcheur. Je ne suis pas ennemi de l’érudition, loin de là, mais j’aime associer l’érudition à l’errance, une errance qui a pour finalité, non pas une accumulation d’informations, mais l’ouverture maximale de l’esprit. Le genre d’exploration que j’affectionne traverse la géographie, l’ethnologie, l’anthropologie, la philosophie et la poésie, afin d’arriver dans l’espace que j’appelle géopoétique, où je me sens profondément chez moi. Ce territoire radical est fait d’énergie parfois féroce, et de grâce jamais mièvre. La vie y est liée à une esthétique à la fois forte, émouvante et belle. Nous pouvons, malgré tout, être au monde.

K. W.