Considérations premières
Méditations de la plage blanche
 

 
Je vais aux Hébrides, et je marche autour des pierres dressées de Callanish; je pénètre dans les cavernes paléolithiques des Pyrénées, où je contemple les images peintes sur les parois; je vais en Amérique, je suis des yeux tous les totems éparpillés dans le paysage qui s’étend entre Vancouver et l’Alaska…
Images, mondes, images.
Je reviens dans mon atelier. Je n’ai jamais fait un catalogue raisonné des images que je garde autour de moi pour les mauvais jours, et peut-être pour les moins mauvais, mais si je jette un coup d’oeil sur les murs et sur les étagères, je vois:

Des cartes de différentes parties du monde.
Des images de ports (Brest, Yokohama,
Glasgow…).
Des bateaux (jonques, cap-horniers…).
Des poissons.
Des oiseaux.
Des têtes de poètes et de philosophes.
Des fragments d’écritures diverses (chinois, ogam, runique…).
Des maisons, des chambres.
Des os (omoplate de caribou, squelette de
corbeau…).
Des pierres.

De tout cela se dégage sans doute quelque chose comme une sensation abstraite, une sensation de monde, et peut-être une ébauche, un brouillon de poème, peut-être pas autre chose qu’une sorte de Ghost Dance de l’esprit.
Toujours dans mon atelier, je prends un livre chinois, le Ta Tchouan (le «grand commentaire»):

«Les saints sages étaient capables d’avoir une vue d’ensemble de toutes les multiplicités confuses qui sont sous le ciel. Ils observaient les formes et les phénomènes et firent des figures des choses et de leurs propriétés. On les appela: les images.»

Il s’agit bien sûr des huit trigrammes du Livre des mutations, ces groupes de lignes pleines et brisées, censés représenter le ciel, la terre, le tonnerre, l’eau, la montagne, le vent, le feu, le lac…

Des lignes pleines, des lignes brisées… Je ne serai jamais un adepte pratiquant du Yi-king, je me sens mal à l’aise avec tout schéma trop achevé, mais je retiens le principe, j’extrapole. Qu’il y ait du vide dans l’épaisseur du texte… Je pense aussi au style «blanc volant» dans la peinture japonaise.

Dehors à nouveau, mais dans le territoire que j’ai choisi d’habiter, je marche dans toutes les directions, prenant connaissance de tous les divers terrains, essayant sans doute de m’orienter:

«L’orientation, dit Corbin (l’Homme de lumière dans le soufisme iranien), est un phénomène primaire de notre présence au monde. Le propre d’une présence humaine est de spatialiser un monde autour d’elle, et ce phénomène implique une certaine relation de l’homme avec le monde, son monde, cette relation étant déterminée par le mode même de sa présence au monde.»
Présence au monde.
Une manière d’être au monde, une manière pas trop humaine…
De retour dans l’atelier, je lis le Tao-tö-king, surtout la section 35:


Celui qui détient la grande image
peut parcourir le monde.
Il le fait sans danger,
partout il trouve paix, équilibre et tranquillité.

La musique et la bonne chère
attirent les passants,
mais les affirmations du tao
sont monotones et sans saveur.

On regarde le tao
cela ne suffit pas pour le voir.
On l’écoute
cela ne suffit pas pour l’entendre.
On en fait usage
cela ne peut pas l’épuiser…

Il y a des jours gris ici sur la côte où cette sensation du tao est très forte.
Monotone, sans saveur…
Et le cri, peut-être, de quelque oiseau.
J’écris des haïku, pensant toujours au vieux maître Basho et à son vieil étang:


Le vieil étang
une grenouille saute dedans
le bruit de l’eau

Pourquoi la plupart des haïku écrits par des Occidentaux (et par des Japonais modernes, d’ailleurs) laissent-ils tant à désirer? Les grenouilles n’y manquent pas (les choses vues, les images). Ce qui manque, c’est le vieil étang, et, partant, le bruit de l’eau: le fond, et la prise de contact de l’esprit avec ce fond.
Il faudrait essayer de trouver et de maintenir la sensation de ce fond, pratiquer un approfondissement.
C’est ici que l’on rejoint le travail de Heidegger. Il y avait sûrement un vieil étang dans cette Forêt noire où il aimait se retirer – comme j’aime à le faire sur la grève blanche (il suffit de n’importe quel lieu où la terre est visible et sensible).
Heidegger parle du rapport entre la «terre» et le «monde» dans un de ses poèmes:


Erd’
hüte den Anfang
Welt –
wach sei dem Einklang
Welt –
danke der Erd’
Erd’
grüsse die Welt

– ce qui donne, à peu près:
«Terre, garde le commencement; monde – sois attentif à l’accord; monde – remercie la terre; terre, salue le monde».


Le monde, celui dont il est question, celui qui commence à se profiler peut-être (du moins dans quelques esprits), doit être en accord avec la terre, tout en s’en séparant, il doit y prendre son origine, tout en étant autre chose, quelque chose comme l’accomplissement de la terre…
Le champ qui se dessine actuellement, peut-être, c’est celui d’une trajectoire poétique, qui doit venir de loin pour aller loin.
Acte après acte, image après image.
Dans une note faisant partie de son programme pour un nouvel
Institute of the Sciences of Man, le poète américain Charles Olson parle de the act of image, cet acte étant à distinguer de toute discussion sur l’essence de l’image et de toute documentation imagiste. Pour trouver une notion active de l’image, Olson consulte l’entomologiste Linné. Chez Linné, l’image est la forme parfaite que prend un insecte à la suite de ses métamorphoses.
À la fin de toute une série de métamorphoses dans la culture occidentale, au bout de tant de travaux en cours, une nouvelle
imago mundi pourra-t-elle se dégager?
Point n’est besoin d’une réponse, surtout dans l’immédiat. On peut vivre, méditativement, avec la question.
Et avec, de temps en temps, un poème.

Méditations de la plage blanche (extrait)
Le Plateau de l’albatros, Grasset 1994