un fleuve l'hiver

Un fleuve l'hiver
Cap-Santé
Atelier nomade du 9 au 11 février 2007
Sous le pilotage de Kathleen Gurrie,
Denise Brassard & André Carpentier

Présentation - Cartes du lieu - Fiche librairie

 
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Carnet de navigation n°5
 

Sommaire

« Par-dessus les glaces & neiges »
André Carpentier

Yves Lacroix : « Le bouscueil »
Laure Morali : « Nos souvenirs outre-marins »
Jean Morisset : « De Cap-Santé à Cabo Frio… »
Éric Waddell : « La tectonique des glaces »
Jean Morisset : « Cap-Santé… Cap-aux-Corbeaux, Cap-Brulé, Cap-Rebelle »
Virginie Belhumeur : « De l’hivernage »
Nicolas Lanouette : « J’ai marché sur l’eau »
Chloë Rolland : « Tôt le matin, on a marché sur l’eau »
Xavier Martel : « Mon cœur est un bal dansant »
Suzanne Joos : « Structures glaciaires N°3 » (aquarelle)
Marie Uguay : « Calligraphie du silence » (encre)
Kathleen Gurrie : « Tombe la neige »
Rachel Bouvet : « Les silencieux hivers de Marie Le Franc »
Camille Allaire : « Comment dire un fleuve qu’on ne navigue plus ? »
Saint-Denys Garneau : « L’hiver oppose à la lumière… » (photo)
Jean Désy : « Foulange, ropaks et glaciels : les mots du Nord »
suivi de « Petit lexique des mots du Nord »
Denise Brassard : « Bleu, blanc, verre »
Lucie Tanguay : « En bas de la côte »
Virginie Turcotte : « Chers amis du fleuve »
André Labrie : « Solitude » (huile sur toile)
Hélène Masson : « Littoral » (aquarelle)
André Carpentier : « Au bord du fleuve »

 
 
 
 
 
Par-dessus les glaces & neiges

Car de la plus grand froidure que ayons veu, laquelle
estoit merveilleuse et aspre, venoient par dessus les glaces
& neiges tous les jours à noz navires [...].

Jacques Cartier, Brief recit de la navigation faicte
es ysles de Canada
, 1545

Plusieurs écrivains se sont inspirés du brief récit de Jacques Cartier, certains sur un mode ludique, d'autres à des fins politiques. Le plus artiste d'entre eux fut certes François Rabelais: « Lors gelèrent en l'air les parolles & crys des homes & femmes [...]» (Quart livre, 1548-1552). Telle est en effet la fulgurante image que Rabelais tira du récit de Cartier. Rabelais, moine franciscain érudit et concubin, père de deux enfants, devenu bénédictin puis prêtre séculier et médecin, agitateur inconnaissable et attachant qui étudia toute sa vie et demeura en nombre de villes, cherchait comme chacun, bien qu'à sa manière fantasque, le moyen d'affronter son ignorance des territoires inconnus. Mais on oublie souvent de mentionner que, deux lignes plus haut, à propos du même lieu, Rabelais écrit, sur un ton presque réaliste: «Icy est le confin de la mer glaciale». Sans doute Rabelais fut-il profondément marqué par le désordre de science et de merveilleux dont Cartier avait enrichi son récit de navigateur aventuré dans un fleuve lointain, qu'il avait en partie cartographié, ainsi que le golfe, et même désigné par le nom de Saint-Laurent; marqué aussi par la déconvenue de ce rude Malouin qui, en 1535-36, s'était vu immobilisé par les glaces du fleuve l'hiver et avait dû hiverner près de la rivière Saint-Charles, à Québec.

Un fleuve l'hiver. Deux grandes choses concentrées en un seul événement. En un moment du fleuve et de l'hiver. Une réalité qui, de tout temps, marqua le territoire et ses habitants et visiteurs. Cette expérience, nous l'avons vécue à 27 participants sous la forme d'un atelier nomade, les 9, 10 et 11 février 2007, à Cap-Santé, à une quarantaine de kilomètres à l'ouest de Québec par le Chemin du Roy, une coquette municipalité qui surplombe le fleuve Saint-Laurent sur sa rive nord à une altitude qu'on dit de 50 mètres. (Pour les adeptes de chiffres et de GPS: la place de l'Église se situe à 46° 40' 14" Nord, 71° 47' 14" Ouest.)

L'atelier Un fleuve l'hiver s'ouvrit donc en début de soirée, le vendredi 9 février 2007, jour choisi parce que se situant à l'exact milieu de l'hiver. Il faisait -18 °C devant la salle paroissiale Albert-Fortier où se firent l'Accueil et le partage du traditionnel ti-punch.

Le samedi 10 février, nous étions déjà au bout du quai de Portneuf, à un kilomètre de la rive, avant même le crépuscule du matin (prévu à 6h26), pour assister au lever du soleil (à 6h57) du côté de l'aval. Les -19 °C se compliquaient d'un vent laurentien qui transperçait nos laines polaires. Nous gelions sous le C aux trois quarts brouillé du dernier quart de lune.

Ce samedi-là, en effet, la lune se coucha à 9h50 du matin, s'étant levée à 1h14. Le fleuve était alors à marée descendante (se portant à un mètre à 7h54, remontant à 3,8 mètres à 13h07). En fin de journée, après différentes activités, nous descendions au quai de Cap-Santé pour le coucher du soleil (à 17h02), du côté de la Pointe-au-Platon, et pour le crépuscule du soir (à 17h33), de nouveau à marée descendante. La durée du jour, ce 10 février, était de 10h04 - avec un gain de trois ou quatre minutes par jour en cette période de l'année. Ce samedi-là, le thermomètre chuta de -14 °C le jour à -19 °C le soir.

Le dimanche matin, de 9h à midi, certains dansottaient, d'autres prenaient le thé à -14°C sur les glaces du fleuve, à Neuville, devant le marais Provancher (à 22 km à l'est de Cap-Santé), et sur les craquements et reflux d'eau de la marée montante (d'un mètre à 8h40 à 3,7 mètres à 14h20). La lune s'estompa à 10h21.

Ces jours-là de l'atelier de Cap-Santé, nous étions en plein cour de ce territoire que cet étourdi de Voltaire, dans une « lâche éclaboussure », disait Louis Fréchette, considérait au mieux comme «quelques arpents de neige» (Candide, 1759) - ailleurs, dans ses correspondances, il disait «de glace». Et d'une certaine manière, les ayant vus et vécus, nous pouvons témoigner de source sûre que ce sont bel et bien là, du moins dans la région du fleuve, au milieu de la saison d'hiver, des arpents de neige et de glace. Nous les avons piétinés, photographiés, dessinés, caressés, ces arpents, nous avons appris à nommer leurs formes, leurs textures, qui en font un fleuve l'hiver.

L'essentiel était à la fois là, dans ces heures et degrés et latitudes, et ailleurs. Là, parce qu'il s'agissait de fréquenter le fleuve et l'hiver sous leurs conditions réunies; et ailleurs, parce que nous cherchions une autre façon d'appréhender ce paysage d'étendue et de froid soit disant connu de nous mais, en réalité, inconnu de la plupart. Nous l'expérimentions, ce paysage, par le corps et par les sens, par la présence, certains parlant seul à seul avec eux-mêmes, j'en ai été témoin, mais aussi avec les autres. Car s'il est de mise, dans nos ateliers, d'aller vivre sur le motif, au sens impressionniste de l'introduction de sa présence au sein de la réalité, il est aussi et surtout de rigueur d'en faire l'expérience dans un esprit de partage, de fouiller conjointement la béance entre l'apparemment su et le vécu, de capter de concert ce qui oeuvre ici et là à notre insu dans l'espace. Il est toujours un lieu et un moment où bute le savoir sur l'inconnu et où il faut réinventer sa réalité.

Ainsi le carnet Un fleuve l'hiver cherche-t-il à faire venir, à la lumière tremblante de la raison collective, certaines données de l'instant et de l'événement du fleuve l'hiver, et à faire en sorte que, par cette volée de mots et d'images n'ayant pas gelé en l'air, quelque chose advienne, qui soit avant tout de l'ordre d'une proximité, voire d'une coprésence, plus que d'une compréhension.

André Carpentier

Carnet sur commande auprès de l'Atelier québécois de géopoétique