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Amériques
Partance géographique
à travers l’Amérique québécoise

Jean Morisset - Eric Waddell

L'Hexagone
collection Itinéraires
Montréal - 2000

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La traversée - Ouvrages collectifs
 
Sommaire
 
 

Avant-propos

« Partance géographique à travers l’Amérique québécoise »

Amérique-America
Entre l’appel et le désir

Jean Morisset : « Une Amérique sans nom:
post-scriptum pour un cinquième centenaire »
Éric Waddell : « Je hais l’Amérique… et pourtant »
JM : « L’incarnation de l’Amérique »
JM : « L’appel géographique et la parenthèse du Canadien gris-et-sauvage »
EW : « Le désir géographique et la réalité Québec-Amérique »

Amérique franco… Amérique métisse

JM : « Caughnawaga-Kahnawaké ou le pèlerinage aux sources »
JM : « Exploration identitaire et géographie métisse »
JM : « Le Canada comme instance autochtone
ou The inherent right to self-enlightment »
JM : « Quand Chat sauvage et Coyote se mettent à parler
et qu’émerge une tête de Québécois »
JM : « Paroles de Québécois traduites du tchippewayan…
et autres dialectiques géographiques »

Le rêve francophone et l’Amérique

EW : « Kérouac, le Québec, l’Amérique et moi »
JM : « Promenade dans une Amérique en quête de Québec »
EW : « La grande famille canadienne-française : divorce et réconciliation »
EW : « Un Continent-Québec et une poussière d’îles »
JM : « La France et la nostalgie récurrente de l’Amérique perdue »

Vers l’au-delà des Amériques

EW : « Du sang dans le tanoa ou l’appel du Grand Océan »
JM : « Entre le baobab et l’érable : l’arbre francophone »
Jean Morisset & Éric Waddell : « La francophonie océane :
le souffle des isles lointaines »

 
 
 
 

Partance géographique
à travers l’Amérique québécoise

 

Nous sommes géographes.

Nous appartenons à une géographie vieille comme le monde et qu’on ne fréquente plus guère. Cette géographie n'est pas celle de l'aménagement du territoire et de la gestion des ressources, ni non plus celle des «bases de données à référence spatiale» ou celle du développement durable. À moins que par développement durable, on veuille faire allusion à l’esprit qui circule sur la planète, interrogeant l’espace depuis l’origine des temps…

Cette géographie est celle de la route et des navigations, du rêve et des grands espaces. Celle du silence aussi et de la contemplation du monde, malgré ce bavardage incessant devant l’univers. Une certaine géopoétique, en fait, une géo-piété, comme on dit si bien dans le monde anglo-saxon.

Déambulation sur la terre et parmi les hommes, cette géographie veut prêter entendement à la parole qui vient de loin: loin dans l’ici et près du là-bas, s’attardant volontiers à toutes les cartes de tous les pays et de toutes les époques. Cette géographie cultive toujours l’ambition de débusquer les lignes et les frémissements du monde et toujours reprend chemin pour mieux ressentir la beauté.

Certes, nous avons été doctorisés et il nous en reste mille séquelles; certes, nous appartenons à une discipline, mais cette discipline reste profondément  indisciplinée, sauvage. Et sauvageonne aussi, accompagnée d’une boussole un peu délinquante, faisant migrer le pôle Nord magnétique jusqu’au tropique baroque sans fuir les méridiens éclectiques!

Il s’agit de la dernière discipline, peut-être, à oser résister à toute forme d’apprivoisement, à toute tentative de définition et de corporatisme académique. Une discipline que le savoir institutionnalisé n'a jamais réussi à pleinement dompter grâce, justement, à sa pratique du terrain et à son goût du voyage. Ainsi elle va cheminant par les sentiers de l’humanité et les franges du temps. Sa matière première consistant beaucoup moins dans le texte écrit, déposé dans les archives des États et les bibliothèques des nations, que dans la mémoire orale et la tradition migrante, les parchemins incrustés sur la terre et inscrits dans le visage des êtres.

C'est pourquoi nous n'avons guère ni maîtres à penser ni objets d'étude encastrés; c’est pourquoi, aussi, les discours de la méthode nous rebutent, nous invitant plutôt à bifurquer vers d’autres rivages, à appareiller vers d’autres visages. Nous nous méfions joyeusement de la théorie sans même nous attarder à l’écarter; et les mots paradigme, problématique, nomothétique ou théorétique nous font sourire, sans autre jugement. Nous préférons l’hypothétique à l’hypothèse et les émanations parfumées de la terre aux engrais de l’âme. Comme tous, cependant, nous nous laissons courtiser et souvent piéger par les rets du trans-textuel et les stratagèmes de la post-modernité, mais tout cela a tôt fait de vaciller, tel un clown dégonflé pris en flagrant délit de démonstration, depuis les promontoires englacés du Haut Arctique ou les collines bleues de Papouasie-Nouvelle-Guinée, quand sur les mornes sacrés s’éveille l’aube en transe, un matin d’hiver tropical.

Nous sommes géographes.

Nous ne sommes pas des experts. Ni d'ici, ni d'ailleurs. Nous avons parcouru cent fois, nous avons imaginé mille fois ce continent et une autre fois encore les océans qui le circonscrivent. Et jamais n’avons-nous songé à apprendre les techniques de planification des bancs de neige ni d’ailleurs les mécaniques d’aménagement de l’horizon ou du soleil de minuit. Nous n'avons aucun conseil à donner, aucune posologie à offrir, aucun règlement à imposer à tous les gardes-frontières et autres sécateurs de géologie travaillant de concert avec les gardes-chiourmes de la pensée.

Quelquefois, cependant, par simple oubli ou complaisance, un pied dans le jeu des coquetels compassés et l’autre dans la boue orangée des latérites ou la sloche argileuse du pergélisol en fonte, quelquefois nous nous racontons que nous sommes des scientifiques non scientifiques. Mais cela n’est pas vrai non plus. Nous sommes plutôt des arpenteurs de l’imaginaire géographique en quête de mondes millénaires nouveaux. Et voilà que nous crions notre révolte contre les gourous des banques mondiales, les inféodés de la statistique et tous les exégètes des recensements transformant les êtres de chair en matières premières de l’expertise cartographique, venant inéluctablement servir de frein à toute libération. Ce sont ces gens-là qui détruisent la planète et se nourrissent de la faim du monde qu’ils ne cessent de provoquer.

Car derrière toute mise en cartes, il est une grande fenêtre appelée géographie qui s’ouvre sur le monde et sa mémoire, quel qu’il soit et quelle qu’elle soit. Tout peuple minoritaire et «minorisé» –ce qui est là notre seul titre de gloire sur ce navire incertain appelé Amérique–, tout peuple qui exclut de ses fondements l’oralité de l’espace est tôt ou tard condamné à passer à côté de ses titres de noblesse géographique.

Nous sommes géographes, soit, mais nous venons évidemment de quelque part sur ces continents sans bornes et sans limites flottant sur les plaques tectoniques.

Jean Morisset est d'ici. Depuis toujours. Tentant de retrouver son passé précambrien à travers la trajectoire du désir. Éric Waddell est venu d'ailleurs plonger ses racines dans cette terre d'ici. Tentant de retrouver et d’incarner son ailleurs dans la révélation de cette grande errance «franco» ancrée à jamais dans la mouvance.

L'un est venu au monde sur les battures, face au fleuve et au chenal menant droit à l’Arctique, à la Caraïbe, au Brésil et aux sept mers. L'autre est né sur les vieilles falaises schisteuses préocéaniques, face à la mer lui aussi... la mer du Nord, l’Europe, le Pacifique.

En amont et en aval de toute navigation, cependant, notre maison commune est le Québec. Et notre fenêtre donne sur ce Canada emporté sous la dérive des siècles, la Grande Rivière de Canada, sans commencement ni fin, ayant puisé ses origines dans la profondeur de ses confluences. Fleuve des profondeurs de l’Amérique première, venu s'épanouir au Québec à la recherche continuelle d'autres rivages et débouchant depuis toujours sur une invitation à la partance ou à l’enracinement.

Car c'est d'ici qu’aura émergé notre regard, riche d’un héritage infini roulant sur la crête du dedans-dehors, entre la cuisine d’hiver et la cuisine d’été, et se voyant offrir tous les choix des Mondes Nouveaux.

Québec aux marées mouvantes, seul et parmi le monde, venant se confondre avec l’origine et le destin de l'Amérique, l'au-delà de l'Amérique… pour former cette Amérique québécoise toujours en attente de son accomplissement et de sa rédemption! Infini-Québec habité de neiges, de tourbières, de lacs et de rivières, où se conjuguent mille secrets oubliés. Immensité-Québec, sertie d'un grande mosaïque première qu’on a trouée de toutes parts; immense Québec à l’écologie blessée. Québec incertain, entouré de peuples-frères et modulé d’expériences solidaires dont il n’arrive pas toujours à entrevoir la présence. Québec martelé par la débâcle des renaissances ou les grandes marées d’automne, à travers une histoire animée par le va-et-vient des appartenances et des «désappartenances», de la résistance et de l’assimilation.

C'est ce grand jardin de rêves et de dérêves, de givre et de dégivre, de campements et de dérouines, de refus et de libérations que cet ouvrage souhaite partager.

Les pages qui suivent sont une invitation… une invitation aux voyages et aux bivouacs, à l’invocation et à la réflexion.

Voyages entrepris seuls ou en expéditions, depuis une trentaine d'années, déjà; voyages où la découverte s'entremêle parfois de nostalgie sinon de mélancolie; voyages à la recherche du Québec en Amérique, du Québec dans le monde et, aussi, du Monde-Amérique dans ce Québec cherchant si ardemment, si désespérément, sa propre mythique. Voyage entrepris pour trouver notre vie et courtiser notre destinée –les nôtres, bien sûr… mais aussi celles d’un pays et d’un peuple cherchant espoir et renouvellement sur les marges du monde par les marges des grandes périphéries de la planète.

Les pages qui suivent sont une invitation à sortir du trécarré qui nous a été imposé et qu'on nous impose encore, parfois avec hargne et mépris, une invitation à nous libérer des histoires répressives forgées à rebours de la géographie-lumière du Grand Fleuve.

Une invitation, aussi, à sortir de ce trécarré serré auquel on s’est habitué au point d'y vivre, à moitié heureux, à moitié précontraint. Sans plus savoir que le fleuve géant conduisait directement au cœur même du continent, sans plus savoir qu’il s’était métissé avec des peuples-frères et des instances aborigènes animés d’une même interrogation devant l’univers et d’une même plénitude spirituelle face au défi de la Déconquête. Ce Québec qui aura essaimé au point de faire germer branches et rhizomes, de l’Arctique au Mexique, de la Caraïbe au Pacifique, qui aura donné naissance à un peuple nouveau, le peuple métis, participé à la création de nouveaux créoles –le jargon chinook et le métchiff– et qui oublie tout cela, quelquefois, lorsque ses alliés d'une autre époque et ses héritiers d’un avenir pourtant commun viennent frapper à sa porte!

Fruits de ce double héritage à double engeance –de Géographe et de Navigateur– ayant voulu côtoyer la rumeur du monde pour tenter de s’y reconnaître, les pages qui suivent se veulent aussi une invitation à franchir de nouveaux bassins-versants, à emprunter une trail et partager un portage… Non seulement pour aller voir ailleurs si nous y sommes, comme le veut l’adage courant, mais aussi pour supputer notre propre solidarité, tendre la main à d'autres peuples, y reconnaître notre propre combat, arpenter nos rêves réciproques afin de prendre conscience d’une histoire qui se continue «pour la suite du monde», depuis les rives de la Grande Rivière de Canada et de tous les chemins qui marchent…

Pour rappeler à tous, enfin, et rappeler à ces voisins qui nous convoitent que notre pays n'a jamais été un refuge construit pour des gens cherchant à s’abriter derrière des frontières forcées, mais une vaste maison habitée par le vent et le soleil des indépendances, une vaste mémoire composite nourrie de la double tradition aborigène et européenne, d’une vaste écriture géographique où jamais ne s'est éteinte la parole issue de la gélivure de l’espoir et de l’attisée de la libération.

*

En ce qui regarde la toponymie, nous avons tenté de respecter, sinon de faire revivre, dans cet ouvrage, la graphie canadienne ou «franco» d’origine qui a été systématiquement évincée de la Nord-Amérique avec le processus de recouvrement territorial et linguistique imposé depuis l’achat de la Louisiane et de l’Alaska par les Etats-Unis, et aussi la disparition du Nord-Ouest et du territoire de l’Orégon.

Les noms de lieux autochtones n’ont pas plus de rapport, a priori, avec la langue anglaise qu’avec la langue française, sauf que cette dernière est arrivée sur presque tout le territoire nord-américain un siècle et demi avant l’anglais, et s’est métissée de surcroït, aux langues autochtones. Ainsi, des noms comme Yellowknife (Couteau-Jaune), Moose Jaw (Mâchoire d’Orignal) ou Pend’orille (Pend d’oreille) ont tous été traduits du canadien ou du français et non pas l’inverse. Et le lecteur a le droit de savoir. Si, pour respecter l’usage établi par la Conquête, il faut absolument écrire monts Ozarks («aux arcs»), village de Low Freight («L’eau frette») ou Bay Despair («d’espoir»), sans jamais mentionner qu’ils viennent du canadien, ou du québecois, à quoi bon s’interroger sur sa présence à l’Amérique?

De fait, au contraire de l’espagnol et de l’anglais, le français fait usage de l’accent aigu sur le e, comme dans Montréal et Québec –ou Boisé, en Idaho–, et le u se transcrit généralement par «ou», comme dans Chibougamau. Si nous est refusée la licence d’écrire, par exemple, Ouichita ou rivière Ouabache, à la canadienne, on se demande de quel droit on peut écrire Chicoutimi ou Témiscouata et non pas Chicutimi et Temiscuata. Pourquoi les Québecois refuseraient-ils pour un territoire que ses ancêtres métis ont occupé et parcouru de part en part ce qu’ils s’autorisent par ailleurs dans le cas exclusif du Québec? Nos ancêtres ont nommé ce continent, généralement en transcrivant phonétiquement les langues autochtones avec lesquels ils sont venus en contact; faudrait-il, après coup, effacer nous-mêmes leurs traces, sous prétexte de respect envers ceux qui ont usurpé leur présence?

Bref, nous ne voyons pas pourquoi le Québec contemporain imposerait à l’intérieur du tout petit rectangle frontalier qu’il considère comme sien des règles toponymiques qu’il refuse pour le reste d’un territoire qu’il a occupé et qui fait toujours partie de son imaginaire.

Éric Waddell & Jean Morisset
(Entre isles et continent,
entre fleuve et mer océane)

 

 

 
 
 
 
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