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Chants polaires
Jean Morisset

Leméac - Actes Sud
Montréal, Arles - 2002

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La traversée - Ouvrages collectifs
 
Sommaire
 
 

« Tu danses, tu danses… »
« Violence du silence qui te court après… »
« Comment avoir le courage de s’avouer que la plus grande exploration… »
« Une histoire de nourriture rôdait autour de l’igloo… »
« Femme oblongue du haut-arctique… »
« On se dit que le ciel de nouna qui reçoit des navigations d’été… »
« Terre barenne, terre caënne… »
« Ceux qui s’éloignent te regardent de près… »
« Le mot aborigène n’est pas aborigène, le mot amérindien n’est pas amérindien… »
« Des blocs glaciels flottent… »
« Glaces, glaces, comment osez-vous… »
« Entre le ventre et la paroi de l’être… »
« Tu avironnes sans but… »
« C’était le printemps sur le floe, un air de jubilation première… »
« C’était une journée amarelle en dentelles… »
« Te voilà réinstallé dans tes quartiers d’hiver… »
« Salut à toi, ancêtre illettré… »
« C’était quelque temps après l’arrivée des gros-sourcils… »
« C’est à ce moment précis que les tchee-ka-dees se sont retirés… »
« Tu ne sais pas, tu ne sais vraiment pas… »
« Entre attirail et gouvernail d’un iceberg à trois-ponts… »
« Cette grande chaleur de l’espèce lorsque se dégivre ta pelisse… »
« Toi qui ne cherches ni vérité ni réponse… »
« Plage pourprée, brume burinée… »
« Il brumait lentement, si lentement… »
« Glacier-fauve, bouldeur-griffu, rocher-crispé, iceberg-ruade… »
« Surgissent un à un tous les mammifères géologiques… » 
« À tous ceux qui croient que la glace… »
« Il bat du tambour, il bat du tambour… »
« Moment de grâce d’un aveu qui se pose… »
« Il avait la peau parcheminée d’un vieux manuscrit de la toundra… »
« Cupules-tubules, cupules-lunules… »
« Et quelques fois on se souvient vaguement… »
« Quelques fois surgit à l’improviste avant même l’apparition de l’histoire… »
« Toi qui as adhéré au plaisir prohibé… »
« Un silence, un sourire… »
« Le calme absolu d’une… »
« Mâchoires, tibias… »
« Les grands herbages roussis… »
« Je te promets tout sauf le retour… »
« Seul le chasseur au kayak amoureux… »
« De lointains regards en accalmie… »
« C’était des mots rouillés qu’il avait réussi à rescaper… »
« Marcher-danser en diago… »
« Des décombres de l’utérus glaciaire… »
« Il bat le tambour, il bat le tambour… » 
« Elle n’a pas encore dix ans et me raconte son histoire… »
« Sur la piste assoupie de ses cuisses endormies… »
« Tu sais très bien que toujours… »
« C’était des oiseaux d’ombres qui picoraient la nuit du désert… »
« Comment distinguer la glace de la pierre… »
« Quiconque résiste aux avances… »
« C’était un vieux glacier moitié chauve, moitié insurgé… »
« Dévêtir le soleil nu jusqu’à la caresse… »

 
 
 
 

L’ami

Il est là, Jean Morisset,
je l’ai sous les yeux et c’est tout lui,
ça: l’ombre de son corps jetée
par son corps en train de photographier
la toundra au coucher du soleil

Je l’aime entre toutes cette photo-là
car elle dit la présence de l’humain
dans le paysage et du paysage
dans l’humain: on oublie, n’est-ce pas,
on oublie tant de choses, on perd le nord…

Depuis sept ans cet homme
m’apprend mon pays,
celui que j’ai quitté sans l’avoir connu,
sans jamais m’être intéressée de près
à ses lointains
il me restitue un Nord que,
faute de l’avoir parcouru,
faute d’avoir rencontré ses habitants
faute, faute, triple faute,
je ne savais même pas perdu

Il me force, Jean, avec douceur et esplièglerie
à écouter des silences sidéraux
à lever les yeux au ciel (même dans les villes,
même à Paris) et à voir qu’il est ciel encore,
qu’il a une couleur, une humeur, des intentions,
qu’il est habité – oiseaux, étoiles, nuages –

Et que tout cela est parlant

Depuis sept ans cet homme
est pour moi un rappel
à l’ordre des choses :
ciel, oui, même au-dessus des hauts immeubles qui le grattent,
terre, oui, sous le macadam et le fracas de nos pas,
eau, oui, même si nous persistons à l’empoisonner,
et gens – eux, les autres, les gens du Nord –
oui, d’autres gens étaient ici avant nous, et y sont encore

Comme eux, Jean sait déchiffrer
l’écriture sur la page blanche des banquises
comme eux il sait le monde sacré de part en part
d’où le rêve, d’où le souffle, d’où la prière
ce n’est pas un retour à la nature, non :
la nature il ne l’a jamais quittée et nous non plus
si seulement nous le savions!

N’oublie pas, me dit la voix de Jean en moi
n’oublie pas me disent ses poèmes et ses photos
qu’il y a une autre réalité
une autre manière d’habiter l’espace et le temps
un autre regard sur la mort et le sens
n’oublie pas de t’arrêter, parfois, pour te rendre compte
que tu es là, vraiment là
et que ce la fait partie de la somptueuse
symphonie des temps
les choses du monde sont , elles aussi,
devant toi, autour de toi,
éternelles et éphémères,
immobiles et mouvantes,
muettes et expressives
ne leur tourne pas le dos,
n’abdique pas tes cinq sens
ni le sixième

Depuis sept ans cet homme
partage avec moi sa belle très belle sagesse
malgré mes réticences renâclements rechignements
de citadine douillette
de cowgirl défroquée
d’intello bien au chaud dans son trou d’ivoire
et cahin caha je m’efforce
de le suivre, du moins dans ma tête
j’hésite encore à le suivre avec mon corps
je suis frileuse timide intimidée par l’inconnu
j’ai peur de souffrir du froid
de ne pas savoir parler aux gens
et de n’être, dépouillée de mes habitudes,
plus rien ni personne

Mais lui, Jean, y va,
arpente les chants polaires,
explore le ciel avec les outardes et la forêt avec les caribous
placotte avec tout le monde
(dans quelle langue ? peu importe laquelle,
plusieurs, des mélanges,
l’important c’est de s’entendre…)
et comment se sentir seul quand la langue est là
pour nous conter les histoires sans fin
des gens et des pays…
et comment souffrir du froid quand la seule chaleur
qui compte est celle du cœur…

Depuis sept ans cet homme
m’apprend à dire oui
au temps qu’il fait et au temps qui passe
me démontre la chance que nous avons, tous,
d’avoir une ombre, d’être des ombres
dotées de regard et de parole
dans ce monde qui est le nôtre et le seul

Il m’impressionne, Jean, car rien en lui
(c’est rarissime) n’est pose, frime, afféterie…
qu’il rie, parle, écrive, prenne des photos
c’est pour la même raison
c’est dans le même esprit
ça part du même élan, et du même choix :
celui de connaître en profondeur
des contrées excentriques et fragiles,
de célébrer leur beauté
et de défendre leur droit à être,
encore…

Nancy Huston

 

 
 
 
 
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