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La montagne à portée de voix
Récits de montagne

Sous la direction de
Hélène Guy et Anne Brigitte Renaud

XYZ éditeur
Montréal – 2005

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La traversée - Ouvrages collectifs
 
Sommaire
 
 

Hélène Guy & Anne Brigitte Renaud : « Au delà de l’intime, à la croisée de la plume et du piolet »

De haut

Jean Désy : « Votre fils, le mont Blanc et vous »
Gabriel Philippi : « La Cordée du Cœur »
Hélène Guy : « Mémoires du mont Blanc »
Jean-Pierre Spilmont : « Altitude 2 300 »
Bertrand Côté : « L’enchaînement »
Anne Brigitte Renaud : « Rainier »

Au loin

Jean-Nicolas Grieco : « Entre deux sommets, je vous écris »
Denise Lauzon : « De Katmandou au pied du mont Everest »
Charline & Joëlle Lemieux : « Namaste »
Denis Forget : « En haut »
Jean-François Lévesque : « Paysage en rouge quechua sur fond de neige »
André Burnet : « L’expédition et l’âme immobile de la Montagne »
André Carpentier : « Montagne à marches, montagne de mots»

 
 
 
 

Au delà de l’intime, à la croisée de la plume et du piolet

 

Les Québécois sillonnent les montagnes du monde avec la réputation d’être d’excellents alpinistes, eux qui vivent loin des Alpes, des Rocheuses, des Andes ou de l’Himalaya. D’abord médiatisés par les récits d’expédition, les sommets du monde ont été objets de lecture avant d’être foulés par nos grimpeurs. De manière analogue, la présence de la montagne dans les récits précède encore celle des écrivains sur ses flancs. Quant aux littéraires, ils s’abreuvent à la poésie et à la fiction avant d’accorder valeur et crédit au récit de voyage, si bien que l’exploration s’amorce à peine dans ce vaste domaine. Par ailleurs, les alpinistes transmettent encore à la façon du maître à l’apprenti leurs savoirs et leurs manières singulières de voir, de lire, de nommer la montagne.

Mais comment décrire ce paysage qui provoque chez nous un état d’âme, comment évoquer les grandes catégories du monde, la mer, la montagne, la forêt? Impossible de le faire avec les mots ou, devrait-on plutôt dire, avec les liens de syntaxe de l’époque qui nous a précédés. Pour nos contemporains à qui les images du monde parviennent en direct par la télévision, et même par le téléphone, l’exotisme n’éveille plus le même attrait ni ne suscite les mêmes rêves qu’il y a une cinquantaine d’années, alors qu’Edmund Hillary était personnellement invité par la reine d’Angleterre pour témoigner de sa conquête de l’Everest. Le monde autour de nous change. La façon de dire aussi. Y a-t-il usure du regard sur la nature, usure des mots qui décrivent ce regard? Pourrait-on se contenter de s’exclamer: «Voilà, la montagne est belle!» et se taire? L’écriture ne doit-elle pas aller au delà de cela? Mise en mots, mise en forme, mise en voix, oserait-on ajouter ici, l’écriture tient aussi au désir d’un sujet de réaliser son intériorité en un objet hors de lui. C’est là que, à notre sens, l’écriture peut être vécue telle une expédition au delà de l’intime, comme un défi à relever au delà d’un «je» qui va à la rencontre de l’ «Autre». L’écriture comme expression de la liberté, et non son commentaire.

La montagne n’a pas besoin de nous pour exister. Elle existe en elle-même. Elle existe, indifférente au monde qui la grimpe ou ne la grimpe pas, qui la regarde ou ne la regarde pas. Peu importe le traitement que la société industrialisée ou touristique pourrait lui faire subir, que ce soit pour la protéger ou la détruire, c’est le regard que l’on porte sur elle qui lui permet d’exister hors de la nature. Mais c’est le regard transformé et personnalisé de chacun d’entre nous qui lui permet d’être un principe dynamique et créateur, déclencheur d’émotions, de réflexions, d’histoires, de récits à raconter, à recréer, à inventer. Par l’écriture, l’écrivain de la montagne transmet sa vision du monde qu’il traverse et qui le traverse. Il lui donne sa voix. Une voix à explorer sans fin, au delà de l’intime.

Alors que chacun semble habiter pleinement son territoire, pourquoi les alpinistes sont-ils soudainement fascinés par l’écriture et les écrivains, par les paysages alpins? Qu’est-ce qui incite les alpinistes et les écrivains à vouloir parcourir avec des étrangers des lieux qui ne sont pas les leurs? Quelles sont ces voix qui s’interpellent, se rencontrent, se croisent, forment des duos dans l’environnement alpin? D’où viennent-elles? Assiste-on au découpage d’un nouvel espace ni alpin ni littéraire, mais formé par la reconfiguration des paysages respectifs de chacun? Assistons-nous à la naissance d’étendues vierges au moment où les extrémités de la terre ont toutes été explorées?

Dans ce recueil, nous avons croisé la plume et le piolet avec la conviction d’y explorer de nouveaux territoires. Si l’alpiniste se montre expert dans l’art de grimper toujours un peu à côté des grandes classiques, d’ouvrir de nouvelles voies afin de les nommer, l’écrivain fait de même avec ses mots dont le sens premier se modifie au contact du vocabulaire alpin qu’il découvre pour trouver sa propre voix. Ainsi, la montagne appartient à celui qui l’emprunte, la met en forme et la transmet. Qui plus est, la montagne n’est taillée pour personne. Dire que l’alpiniste au corps long et athlétique pourra l’atteindre davantage que le petit costaud s’avère aussi fou que prétendre que l’écrivain sportif produirait plus de livres que le chétif. En revanche, la montagne se laisse approcher, bien qu’elle soit pur mouvement en altitude, par ceux qui savent y tracer leur route, si bien qu’aucune ascension n’est comparable. Ni aucun texte. La montagne porte plus d’un visage et serait bien mal venu celui qui tenterait de la figer, de la niveler, d’uniformiser les récits, de former un recueil collectif où tous les textes convergeraient vers une même voie. La montagne présente plus d’une face, d’un col, d’un sommet!

Les treize voix de la montagne de ce recueil empruntent des voies distinctes qui tantôt provoquent la rêverie du randonneur, tantôt retiennent l’attention du premier de cordée pour atteindre l’essence de leurs propos. Dès lors, comme l’alpiniste qui choisit sa voie, le lecteur est invité à tracer son parcours au sein de toutes les normales, les classiques ou les directissimes qui le conduiront au delà de l’intime.

Les trois premiers récits empruntent la voie normale du mont Blanc: Jean Désy avec son fils, ou n’est-ce pas plutôt avec nous, grands témoins, partage son ascension de père, comme si le fragile équilibre entre des êtres proches se tissait tel celui de l’alpiniste sur les mouvances du glacier; Gabriel Philippi relate l’extraordinaire expédition d’une équipe médicale accompagnant un greffé du cœur dans sa quête pour atteindre le sommet du mont Blanc, ce sommet qui donne sens à la lutte, à l’espoir, à l’exceptionnel pouvoir de la vie; Hélène Guy tente de tracer un nouvel espace, mi-littéraire mi-alpin, où le mont Blanc, tant de fois grimpé, serait renouvelé par croisement des regards du guide et de l’écrivain. Toujours dans les Alpes, Jean-Pierre Spilmont nous attend au refuge où son ami le gardien jette un regard attentif à chacun, dévoilant leurs travers, devinant leurs quêtes et croquant sur le vif leurs personnalités, ce qui semble facile, voire naturel, à ce gardien perspicace pour qui la montagne transcende les êtres qui la parcourent.

À l’est des États-Unis, Bertrand Côté relate l’escalade d’une célèbre et difficile voie sur un rocher friable qui devient le théâtre de la complicité de deux grimpeurs encordés l’un à l’autre, défiant la gravité du bout des doigts et des pieds jusqu’à un premier, puis un deuxième sommet. Dans les Cascades, Anne Brigitte Renaud se remémore l’ascension d’une haute montagne où l’altitude combinée au rythme de la progression en cordée l’amène à revisiter son appartenance à la montagne et aux gens qui y évoluent, ponctuant son récit d’un geste ou d’une parole qui révèlent la profondeur de son attachement au milieu alpin.

Autant en Himalaya que dans les Andes, Jean-Nicolas Grieco écrit entre deux expéditions l’essentiel de son métier de guide, partagé entre les dangers objectifs du glacier, le désir des clients d’atteindre le sommet et les conseils des guides du pays, avec cette fragilité de l’homme parfois tiraillé, parfois en harmonie, mais toujours disponible à l’expérience de la montagne. Au Népal, Denise Lauzon nous entraîne avec elle sur la route de l’Everest avant l’invention du tourisme d’aventure, sur le chemin de ses vingt ans où un simple banc devient une maison et le sourire d’un enfant, gage de l’accueil d’un pays entier. Toujours au Népal, en direction de l’Annapurna cette fois, Charline et Joëlle Lemieux découvrent les plaisirs inestimables d’un trek familial où alternent les sommets grandioses, les montées et descentes incessantes ainsi que des gens de cœur, autant chez les porteurs que dans les villages.

Invité par un ancien chef montagnais et se famille, rare blanc à avoir eu la chance de vivre leur cérémonial de chasse, Denis Forget raconte la précarité de ces êtres d’en haut déchirés entre la société de consommation qui leur fait parfois oublier les lois de la nature et leurs valeurs traditionnelles. À mi-chemin entre le récit d’expédition, l’autofiction et la fiction, Jean-François Lévesque suit la transformation vécue par son personnage en expédition dans la Cordillera Occidentale d’Équateur. Totalement en fiction cette fois, André Burnet nous transporte dans une autre époque au moment où un moine brave la peur qu’inspire la montagne et la choisit comme lieu de retraite pour se retrouver seul, à ses risques et périls!

Dernier lieu de ce long voyage, en route vers le sommet du mont Taï, André Carpentier nous rappelle la force des hauteurs, «qu’il est des jours, des heures de montagne où l’immensité s’immisce en soi comme une solitude déjà là, dans laquelle s’enfoncer est une joie aussi exquise que blessante…». N’est-ce pas là, en soi, ce que chacune des voix de la montagne chante tout au long de ce recueil!

Hélène Guy & Anne Brigitte Renaud
Magog, le 27 janvier 2005

 
 
 
 
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