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Nomades, voyageurs explorateurs, déambulateurs
Les modalités du parcours dans la littérature

Sous la direction de Rachel Bouvet
André Carpentier & Daniel Chartier

L'Harmattan, Paris – 2006

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La traversee, ouvrages collectifs
 
Sommaire
 
 

Nomades, voyageurs
Kenneth White: «Pérégrinations en Laurasie»
Rachel Bouvet: «Du parcours nomade à l’errance: une figure de l’entre-deux
Denise Brassard: «Enjamber le désert: l’écriture nomade chez Serge Patrice Thibodeau»
Farid Zahi: «Voyage, pèlerinage, la mort: le double et l’image dans Pèlerinage
d’un artiste amoureux de Khatibi»
François Foley: «Naissance et mort d’un pays rêvé: itinéraires de l’écrivain-voyageur
dans l’Egypte du XIXe siècle»

Explorateurs
Maria Walecka-Garbalinska: «Exploration, émigration, initiation.
Les parcours nordiques de Xavier Marmier»
Daniel Chartier: «Vers l’immensité du Grand Nord.
Directions, parcours et déroulements dans les récits nordiques»
Daniel Laforest: «La cartographie du sensible.
De Samuel Hearne à Pierre Perrault,
le problème du sujet dans le récit d’exploration
Hélène Guy: «Deux voix sur une seule voie ou l’empreinte littéraire d’une célèbre cordée»
Caroline Proulx: «Exploration des frontières du soi.
Le récit alpin comme mise en fiction d’une expérience limite»

Déambulateurs
André Carpentier: «Huit remarques sur l’écrivain en déambulateur urbain»
Robert Dion: «Franz Hessel ou l’art difficile de la promenade»
Philippe Archambault: «Sur les traces d’un sourcier, Charles-Albert Cingria»
Jérémie Leduc-Leblanc: «Philippe Jaccottet ou l’expérience de la promenade»
Christina Horvath: «La déambulation comme démarche documentaire: Zones de Jean Rolin»

 
 
 
 
 

Présentation

Nomades, voyageurs, explorateurs, déambulateurs: autant de figures que nous avons voulu interroger, tout d’abord lors d’un colloque qui a réuni à Montréal une quinzaine de chercheurs, puis sonder plus en profondeur, c’est d’ailleurs le mandat que poursuivent les textes du présent collectif. Puisqu’il y sera question des modalités du parcours dans la littérature, commençons par récapituler le parcours qu’a connu cet ouvrage. Le lecteur pourrait en effet se demander pourquoi avoir retenu ces quatre figures plutôt que d’autres; pourquoi ne pas avoir inclus par exemple celles du promeneur, du flâneur, du touriste ou du coureur des bois? Les raisons sont à chercher du côté des personnes, de leur proximité géographique, et non du côté des théories. Travaillant au sein du même département – le département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal –, André Carpentier, Daniel Chartier et Rachel Bouvet ont décidé de créer un espace de discussion à la croisée de leurs objets d’étude privilégiés, à savoir respectivement la déambulation urbaine, la représentation du Grand Nord, le nomadisme et le voyage dans le désert.

Trace laissée par les pas, itinéraire dessiné sur une carte, le parcours est une ligne, une construction de l’esprit, un projet, un plan, un préalable, une téléologie, un signe qui s’enracine dans une dimension géographique, topographique. C’est un mode de rencontre de la réalité spatiale pratiquée. Indice d’un passage, de la saisie d’un espace, l’empreinte laissée sur le sol donne également lieu au travail du texte, de l’interprétation, de la lecture. De quelle manière le parcours est-il envisagé dans l’action humaine? Comment la littérature le configure-t-elle? Les auteurs de ce collectif envisagent la construction du parcours dans la littérature en termes d’élaboration, de réalisation et d’expression.

Ce livre tente d’explorer à sa façon les méandres des récits, de franchir les précipices de la pensée et d’ouvrir la réflexion sur l’espace du dehors. Divisé en trois parties, il aborde respectivement les figures du nomade et du voyageur; de l’explorateur; du déambulateur. Ces figures impliquent des modalités différentes du parcours, des intentions, des rythmes, des rapports à l’espace distincts les uns des autres.

Pour débuter la première section, nous avons fait appel à Kenneth White, bien connu au Québec – parmi les géographes surtout – comme un «ouvreur de pistes». Ses «Pérégrinations en Laurasie» rappellent le mouvement des plaques tectoniques de la Terre et de la pensée et dévoilent certains traits de ce que White appellent ses «way-books», les livres de la voie. Suite à cet essai de nomadisme intellectuel, Rachel Bouvet s’intéresse à une figure de l’entre-deux, située entre nomadisme et errance, en prenant appui sur deux romans de Malika Mokeddem, une écrivaine algérienne d’origine nomade. Toujours au milieu des sables, Denise Brassard scrute à son tour les poèmes de Serge Patrice Thibodeau – un écrivain acadien ayant parcouru les déserts du Proche-Orient – afin de relever les accents mystiques et les gestes de l’errant. Quant au voyage qui s’effectue dans le dernier roman de l’auteur marocain Abdelkébir Khatibi, il s’inscrit dans la mystique musulmane, ainsi que l’explique Farid Zahi. De nouvelles facettes du pèlerinage, l’une des formes sans doute les plus anciennes du voyage, sont ici explorées. Enfin, François Foley compare deux récits de voyage en Égypte, celui de Maxime du Camp, situé au tout début du XIXesiècle, avant la naissance de l’égyptologie, et celui de Pierre Loti, rédigé à la fin du siècle, à une époque où le pays des Pharaons semble n’avoir plus rien de nouveau à offrir à ses visiteurs désenchantés, qui n’hésitent pas pour autant à se lancer sur les routes.

Pour les explorateurs du Grand Nord et les alpinistes de la haute montagne, l’exigence du parcours s’établit d’abord sous la forme d’un itinéraire qui prévoit les ressources et le trajet, puis sous celle d’une expérience du terrain qui, par ses difficultés, fait dévier le parcours qui se voit traduit en une narration qui en constitue le récit. Dans son article sur les parcours nordiques de l’écrivain Xavier Marmier, Maria Walecka-Garbalinska étudie les stratégies de familiarisation de l’espace liées à l’exploration et à l’immigration. Daniel Chartier constate que l’exigence du parcours détermine, dans les récits du Grand Nord, certaines stratégies textuelles qui renvoient à des trajectoires particulières. Ces dernières finissent par opérer, au moment de l’approche du pôle Nord, un renversement qui provoque la disparition même de l’objet atteint. En comparant les œuvres de Samuel Hearne et de Pierre Perrault, Daniel Laforest tente d’éclairer le problème de la représentation du sujet dans le récit d’exploration, sous la forme d’une cartographie du sensible. Quant à Hélène Guy, elle démontre, en s’appuyant sur des récits d’alpinistes-écrivains, que l’évolution de l’alpiniste suit une voie qui entrecroise celle de l’écrivain, décrivant par le fait même une trajectoire faite à la fois de défis physiques et de mots, aux frontières du mouvement et de l’équilibre. Enfin, Caroline Proulx montre que, dans les récits alpins, la représentation de l’expérience emprunte une structure variable selon l’issue de cette expérience. Ainsi, même si dans tous les cas l’écriture demeure la trace du parcours dans l’espace enneigé de la montagne, sa modulation traduit la singularité des pratiques et les motivations des alpinistes.

La section consacrée aux écrivains déambulateurs s’attarde aux diverses incarnations de la déambulation dans la littérature contemporaine et à leur inscription dans la modernité urbaine. D’abord, André Carpentier, partant de sa pratique de déambulateur et d’écrivain engagé dans une marche dérivante au sein de la prolixité des choses du monde urbain, propose «Huits remarques sur l’écrivain en déambulateur urbain». Robert Dion, quant à lui, nous fait part de l’essor de la flânerie au cœur de la modernité berlinoise et commente l’art difficile de la promenade tel que pratiqué par Franz Hessel. Ensuite, Philippe Archambault, se promenant «sur les traces d’un sourcier», parcourt les divers passages qui se forment entre la marche et l’écriture chez l’écrivain suisse d’expression française Charles-Albert Cingria. Puis Jérémie Leduc-Leblanc, en cheminant dans la poésie de Philippe Jaccottet, révèle ce mouvement propre à la déambulation où s’inscrivent conjointement le corps et le langage. Finalement, Christina Horvath, visitant les Zones de Jean Rolin, s’intéresse à l’approche documentaire préconisée par l’auteur dans ses déambulations périurbaines.

De tout ce qui s’est dit, échangé, pensé, médité durant ce colloque, le présent ouvrage n’en donne qu’un aperçu partiel, bien entendu. Mais il a tout de même le mérite d’offrir au lecteur intéressé par les différentes formes de déplacement dans l’espace de quoi alimenter ses réflexions, susciter des questions, voire des remises en question, et de le convaincre si besoin est de la nécessité de se mettre en marche, de repenser son rapport au monde en termes de parcours, physique et intellectuel. Après ces deux journées de décembre au Québec, intenses au dedans et froides au-dehors, il ne fallait surtout pas rester en rade, et si certains ont ramé beaucoup, c’est qu’il fallait atteindre une rive, coûte que coûte. D’autant plus que cet événement, auquel Kenneth White nous a fait l’honneur de participer, en plus de donner des conférences dans le cadre de nos séminaires de cycles supérieurs à l’UQÀM, a donné lieu à la création d’un Atelier québecois de géopoétique: La Traversée. L’aventure se poursuit donc, pour certains des auteurs de ce collectif, sous la forme d’ateliers nomades, de conférences et de publications, qui tentent d’aller toujours un peu plus loin dans la découverte des lieux et des textes, de traversée en traversée.

Un dernier mot enfin pour insister sur la diversité des textes de ce recueil, provenant d’écrivains, de chercheurs confirmés, mais aussi de jeunes chercheurs, à qui nous tenons à donner une place dans nos travaux. Parmi les nombreux étudiantes et étudiants qui ont participé à l’organisation du colloque et au travail d’édition des textes, nous tenons à remercier en particulier Julien Bourbeau et Virginie Turcotte, qui se sont occupés de la mise en page et de la révision du manuscrit, Ariane Fontaine, Alexis L’Allier et Amélie Nadeau qui ont participé à la correction des textes. Nos remerciements vont aussi aux différents organismes qui, par leur appui financier et organisationnel, ont rendu possible le colloque et la publication des actes: le Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal, Figura (centre de recherche sur le texte et l’imaginaire), Interligne, le Laboratoire international d’étude multidisciplinaire comparée des représentations du Nord et le Groupe de recherche sur le désert.

 
     
  Rachel Bouvet, André Carpentier & Daniel Chartier  
     
 
 
La traversee, ouvrages collectifs